Au musée des Beaux-Arts de Marseille, dans l’une des ailes du délicieusement kitsch Palais de Longchamp, se trouve une toile de deux mètres soixante par un mètre quarante, œuvre d’un artiste local, Émile Loubon, et intitulée Vue de Marseille prise des Aygalades un jour de marché. L’œuvre est datée de 1853.

Illustration: Émile Loubon, Vue de Marseille prise des Aygalades un jour de marché, Musée des Beaux-Arts de Marseille © Wikipedia Commons

Un troupeau de bovins est mené en direction de la ville. Les bêtes sont vues de dos et elles sont dirigées, poussées, pressées, par deux bouviers aidés par leurs chiens : dix-huit silhouettes, douze ruminants, trois chiens, trois hommes. Les bêtes menées à l’abattoir, les maîtres qui les guident, les complices animaliers qui les secondent.

Loubon, « La route d’Antibes à Nice« , Musée des Beaux-Arts de Marseille © Wikipedia Commons

Le décor est à la fois lumineux et torride, une terre ocre et sèche, un soleil qu’on devine déjà de plomb, dès le petit matin. Les gestes, les postures, les allures sont saisies de façon quasi instantanée : l’un des chiens est même immobilisé dans les airs, au moment précis où il sautait pour impressionner une vache.

Loubon, « Paysage avec troupeau dans un cirque montagneux », Musée des Beaux-Arts de Marseille © Wikipedia Commons

La lumière vient de la droite du tableau, donc de l’Est, du Levant, elle est rasante et crue, elle allonge les ombres des hommes et des bêtes, ainsi que celle de deux arbres, des oliviers probablement, qui se trouvent hors cadre, mais qui, de ce fait, semblent souligner l’urgence de la situation et indiquer la direction. Deux ombres tout à la fois très biscornues et très directionnelles, ombres de ce qu’on ne voit pas, suggérant en quelques sortes la présence, hors cadre, de quelque chose ou quelqu’un, sorte de « Dieu » insistant, de « dieux » plutôt puisque les ombres sont au nombre de deux, deux dieux, qui marqueraient le besoin de faire vite, d’aller là-bas, vers le fond du tableau, du côté de la mer.

Loubon, « Les menons à la tête d’un troupeau en camargue », Musée Granet, Aix en Provence © Wikipedia Commons

Faire vite pour une raison immédiate et évidente : c’est le soleil du matin, d’ici quelques heures il fera trop chaud pour se déplacer et déplacer le bétail, il faudra, à ce moment-là, se trouver en ville, sur le marché, pour y faire ses affaires, vendre la viande, subsister. Et puis une autre raison, presque générale, toute symbolique: il faut fuir ce paysage désolé, champêtre mais désertique, type même de la Provence rude, pour aboutir à la ville, accentuer l’exode, gagner le lieu de la convivialité, de l’échange, du commerce, du progrès, de l’avenir.

Émile Loubon, par Jean Joseph Hippolyte Romain Ferrat, Musée Granet d’Aix, 1852 © Wikipedia Commons

Au loin, tout le haut du tableau représente l’horizon, les collines de Marseilleveyre et les îles Maïre, et puis, bien entendu, la ville elle-même, Marseille. Curieusement, puisque nous sommes en 1853 et que le tableau semble afficher une volonté de réalisme, celle-ci, la ville, Marseille, n’occupe que le périmètre de la cité fondée en 600 avant notre ère par les grecs : ce n’est pas la Marseille de 1853 mais une Marseille fantasmatique, imaginée, originelle. Une Marseille réduite à sa portion congrue (mais diablement symbolique) des fondations, la Marseille d’hier, d’avant-hier même, ou telle qu’on s’imagine qu’elle aurait pu être avant-hier. Au-dessus de la ville se trouve le fort de Notre Dame de la Garde mais la célèbrissime « Bonne mère » n’y figure pas, ce qui est logique puisque le tableau date de l’année même de son édification.

Loubon, « Retour du troupeau », Musée d’art de Toulon © Wikipedia Commons

Un peu partout, dans la plaine, on voit alterner des ailes de moulins et des cheminées d’usines. Cohabitation pour le moins improbable puisque, dans leur grande majorité, les moulins n’étaient déjà plus en usage au milieu XIXe quand l’industrie s’emparait du paysage urbain. De la même façon, dans la rade, alternent des bateaux à voile et à vapeur. L’ancien mode d’industrialisation, la farine, et le nouveau. Celui qui nourrissait directement les hommes, sans intermédiaire, et celui qui les nourrit en passant par la grande chaîne complexe des industriels traitants, sous-traitants, employeurs, employés et règlement. L’ancien mode de locomotion maritime et le nouveau : celui qui n’exigeait que le savoir-faire du pilote et un matériel ancestral légué de père en fils, et celui qui impose de s’inscrire dans une lignée mécanique et ne s’acquiert que dans le cadre de l’entreprise. Comme si deux mondes cohabitaient. Comme si l’hier et le présent coexistaient dans le tableau, comme si l’avant et le maintenant s’y tenaient cote à cote.

Portrait d’Émile Loubon, collection Teissier, Musée-Bibliothèque de Draguignan © Wikipedia Commons

Quant au troupeau, pour revenir à lui, il est mené d’une manière à la fois solennelle et instantanée : il occupe pesamment tout l’espace central de la composition, imposant sa persistance bovine, et, en même temps, il n’est présent que l’instant à peine d’un saut dans les airs, le geste d’un bâton sur l’échine d’une bête, l’ombre allongée qui ne saurait perdurer. De même, la ville est tout à la fois présente, évidente, indispensable : le point de fuite vers lequel convergent les hommes, les bêtes et l’œil du spectateur. En même temps, cette ville, elle n’est qu’un instant saisi de la grande Histoire du Monde, juste un furtif regard qui glisse de -600 à 1853, pour, très certainement, mourir prochainement.

Loubon, « Le Muletier du Var, vue de Marseille », Musée des Beaux-Arts de Nîmes © Wikipedia Commons

Emile Charles Joseph Loubon, l’artiste, natif d’Aix-en-Provence, a quarante-quatre ans lorsqu’il peint ce tableau. Après son grand voyage en Orient, quelques années plus tôt, dont il a rapporté quelques œuvres bien tournées, cette Vue de Marseille prise des Aygalades un jour de marché représente une sorte d’aboutissement. Le tableau, d’ailleurs, sera présenté au Salon de Paris avec trois autres. Mais il ne reste, en tout et pour tout, à Émile Loubon que dix années avant de succomber à un cancer des intestins. Peut-être sa toile contient-elle également un peu de cette nostalgie intime des humains et comme la trace des larmes retenues pour l’enfance devenue de l’ombre…

Une œuvre incontestablement magistrale et injustement méconnue qui, sous des apparences d’un profond classicisme, dit le temps qui passe, la fugacité de la vie et les larmes à venir.

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