Chaque année, à la fin du mois de mars et juste avant l’équinoxe de printemps, la ville de Valencia tout entière, le moindre espace public, carrefours, places, squares, coins de rue, s’orne de statues de bois, de plastique, de plâtre et de tissu : ce sont les Fallas. Retrouvez-les le reste de l’année au Musée des Fallers.

Leur hauteur varie de un à vingt mètres de haut et elles se conforment à une disposition (presque) invariable : sur un socle, des « ninots » (personnages) composent une « scène » qui est explicitée par une « devise » ( titre ou thème de la scène) et surmontée par un « couronnement » (figure de plus grande dimension que les ninots, au sommet de la Falla).

Les Fallas, tradition valencienne © photos Alain Girodet

Le thème des Fallas est, à chaque fois, original et unique, et leur durée de vie est des plus limitée : érigées le 15 mars, trois jours plus tard, à la Saint Joseph, les Fallas disparaissent dans les flammes. Durant leurs trois journées d’existence, un jury aura circulé, de quartier en quartier, pour estimer, admirer et commenter chaque Fallas : il y en aura 760 l’an prochain en 2027.

Les Fallas de Valence, 1963 © photo Alain Girodet


Le dit jury décerne un prix et organise un vote populaire qui décidera quelle Falla sera épargnée du feu. Depuis 1971, le musée des Fallers a pour vocation d’ abriter et d’ exposer ces survivantes. Le mot Falla lui-même est intraduisible. Il a pour origine probable le mot latin « facula » qui désignait tout à la fois la torche et le feu, ce qui permet d’ embraser et l’embrasement lui-même.

Famille touristique indienne, 1956 © photo Alain Girodet

La tradition des Fallas semble remonter au milieu du XVIIIe siècle et à ces catafalques éphémères que l’on erigeait en public, perpétuation des époques où, à la sortie de l’ hiver, les paysans mettaient au feu les vieilles affaires entassées durant la mauvaise saison. Il s’agissait d’une sorte de purification rituelle avant de repartir pour un nouveau cycle plus prometteur.

Les Fallas de Valence, 1931 © photo Alain Girodet


Elles semblent encore cela, les Fallas, le geste sacrificiel par lequel on se débarrasse des ombres du passé, des obstacles du présent et des menaces sur l’avenir. Une façon d’expurger avant de saluer le printemps revenu. C’est d’ailleurs un peu ce que racontent les affiches des falleros, apparues à partir de 1929. Sur celle de 1963, comme sur celle de 1971, on voit des visages en feu ; sur celle de 1940 des corps qui brûlent ; celle de 1965 évoque irrésistiblement le bûcher des sorcières et celle de 1955 représente une main boutant le feu à la ville tout entière.

Vicente Blasco Ibanez, 2006 © photo Alain Girodet

Comme si, par l’intermédiaire des Fallas, on passait par les flammes l’intégralité de ce qu’on veut voir disparaitre. Une sorte de voeu pieux par l’art et l’incendie. Les Fallas épargnés, ceux qu’il nous est donné d’observer, ont été sauvés par le vote populaire : ils constituent par conséquent un excellent baromètre de l’ humeur des citoyens telle ou telle année, comme une sorte de sondage en image de l’état d’esprit d’une société. Et, de Falla en Falla, une image de l’évolution des mentalités.

Cervantès, 2014 © photo Alain Girodet


On ne s’étonnera pas de trouver des Fallas contant la perpétuation des traditions : une femme vêtue d’une mantille aux couleurs de la Catalogne pousse devant elle, dans un landau, sa progéniture (Les Fallers du futur, 1954). Un grand-père enseigne à ses fils et petits fils l’importance des valeurs de la terre et des gestes de l’agriculture (A travers le jardin, 2003). La grand-mère, l’index sur les lèvres, veut conserver ses précieux secrets culinaires (La cuisine de la grand-mère, 2015). La mère nourricière dévoile son sein, symbole d’abondance et de générosité (Mère, 1936).

La cuisine de la grand-mère, 2015 © photo Alain Girodet


On ne s’étonnera pas non plus de voir célébrées les gloires locales (Vicente Blasco Ibanez, 2006) ou nationales (Cervantès, 2014). Certains thèmes sont nettement plus spécifiques à la région : Horchateria ancienne (2023) où se sirote la spécialité locale, l’orchata, ou encore cette allusion à la double origine des populations autochtones, Valence maure et chrétienne, 1987. On aboutit même à des allusions très ciblées, ainsi Indiana Jones à la recherche du quartier perdu (1986) qui vise le vieux quartier du Carmen (nord de la ville) un temps livré au trafic de drogue et à la prostitution.

Horchateria ancienne, 2023 © photo Alain Girodet


C’est seulement à partir de l’immédiate après-guerre que sont apparus des thèmes sociaux. Deux des petites sœurs des pauvres (1944) met en scène deux hommes d’âge mûr, vêtus de noir, contraints de se joindre aux cortèges funèbres, à la façon des petites sœurs des pauvres, pour être certains de bénéficier d’un repas gratuit après la cérémonie. Le thème de la pauvreté faisait ainsi irruption au sein de la fête. Celui des restrictions aussi : Cantinflas et don Manolito (1946) fait allusion aux fréquentes coupures d’électricité après la guerre.

Deux des petites sœurs des pauvres, 1944 © photo Alain Girodet


Puis, au fur et à mesure, depuis les années 50, les thèmes se diversifient. On dénonce les effets du tourisme de masse en 1956, déjà (Famille touristique indienne), ou bien on caricature les revendications féministes en inventant un passé fantasmé (Mariage préhistorique, 1957).

Les Fallas de Valence, 1935 © photo Alain Girodet

Les allusions politiques sont parfois subtiles (on est en pleine période franquiste) mais néanmoins présentes : dans Labrador valencien (1959), un agriculteur assis sur des sacs de riz et des caisses d’oranges (essentiel de la production locale) observe avec mépris la façon dont les dieux aspirent le jus d’un agrume, ce qui renvoie aux tarifs commerciaux imposés à l’ époque par le pouvoir central de Madrid.

Labrador valencien, 1959 © photo Alain Girodet


On donne parfois dans la dénonciation facile, quasi démagogique, celle de la publicité mensongère (Berger avec moutons, 1963), celle du baby boom vécu comme une catastrophe (Bébés à gogo, 1969). Voire dans le populisme réactionnaire : Homme sans abri avec chien (1972) où l’ on donne au SDF le même visage que son chien.

Homme sans abri avec chien,1972 © photo Alain Girodet

Ou encore : Passants du village (1974) où le groupe familial tout entier, Monsieur, Madame, les deux enfants et même le coq sont absolument terrorisés par la société contemporaine ; La punition d’être trop (1961) où l’on caricature, jusqu’à la limite du racisme, l’exode rural de familles nombreuses venues « envahir » l’espace urbain.

Les Fallas de Valence, 1971 © photo Alain Girodet


Tel est ce travail collectif par lequel une ville et sa région (Valencia et la communauté) met en scène ses envies, ses peurs, ses fantasmes pour ensuite les faire se consumer en une seule heure. Peut être procure-t-il, ce labeur, une sorte de sentiment de cohésion et de cohérence locale à tous ces hommes, ces femmes, ces enfants qui ont passé une année quasi entière à imaginer, dessiner, travailler, ériger, sans récompense ni vaine gloire ce qui n’est destiné qu’à partir en fumée : juste pour la beauté du geste !

Pour visiter les Musée des Fallas de Valence, c’est ici.

Les Fallas de Valence, chez Euronews, (FR) :


Pep Girbent, peintre au XXIe siècle, exposé à Valence