Eva Marie Saint s’est éteinte le 6 octobre 2026, à Los Angeles, à l’âge de 102 ans. Elle laisse derrière elle deux images indélébiles : celle d’Edie Doyle, jeune femme meurtrie de Sur les quais d’Elia Kazan, et celle d’Eve Kendall, espionne aussi sophistiquée que dangereuse dans La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock. Deux rôles, deux visages, deux mythologies. Et une carrière qui, contrairement à beaucoup de celles de ses contemporaines, ne se résume jamais à une course vers la célébrité.

Née en 1924 dans le New Jersey, Eva Marie Saint voulait d’abord devenir institutrice. À l’université, le théâtre lui révèle une autre vocation. Elle gagne New York, travaille à la radio puis à la télévision et se fait remarquer à Broadway, notamment dans The Trip to Bountiful, aux côtés de Lillian Gish. C’est là qu’Elia Kazan la repère et lui confie, pour son premier film, le rôle d’Edie Doyle dans Sur les quais (1954). Face à un Marlon Brando au sommet de son art, elle impose une présence à la fois fragile et déterminée.

Eva Maria Saint dans les années 50 © Wikipedia Commons

Le tournage avec Brando fut une véritable école de jeu. Kazan aurait volontairement placé sa jeune actrice dans une situation déstabilisante : il lui demanda d’imaginer Brando comme le petit ami de sa sœur et de ne pas le laisser entrer dans la pièce. Brando, raconte Saint, se mit alors à la taquiner et la conserva dans cet état de déséquilibre pendant une bonne partie du tournage. Pour leur scène d’amour, Kazan n’eut d’ailleurs besoin que d’un mot pour la ramener à son émotion : « Jeff », le prénom de son mari.

Le film lui vaut l’Oscar du meilleur second rôle féminin en 1955. Enceinte de son premier enfant lors de la cérémonie, Saint plaisante en recevant la statuette : elle pourrait bien avoir « le bébé juste là ». Son fils Darrell naîtra deux jours plus tard. Ce moment résume assez bien son rapport à la gloire : elle l’accueille, mais refuse de lui sacrifier sa vie privée.

Sur les Quais, 1954 © Wikipedia Commons

Trois ans plus tard, Alfred Hitchcock lui propose de changer radicalement de registre. Dans La Mort aux trousses (1959), elle devient Eve Kendall, blonde sophistiquée, mystérieuse et dangereuse, face à Cary Grant. Hitchcock aurait préféré Saint à Cyd Charisse, malgré les réserves de la MGM. Pour préparer le rôle, il travaille moins son intériorité que son apparence : coiffure, maquillage, chaussures, bijoux, gants, sac à main. Puis il lui donne trois consignes : parler plus bas, ne pas agiter les mains et regarder Cary Grant droit dans les yeux. Cette dernière recommandation ne lui posait manifestement aucun problème.

Saint gardera de Hitchcock le souvenir d’un metteur en scène extrêmement précis, mais étonnamment peu directif avec ses comédiens. La fameuse scène du baiser avec Cary Grant la préoccupait surtout pour une raison très terre à terre : elle espérait ne pas lui marcher sur les pieds. Quant à la séquence finale du mont Rushmore, elle fut tournée sur une reproduction en studio — le monument réel étant évidemment intouchable. Saint s’y blessa au coude et, fidèle à son instinct d’actrice de la « Method », conserva le geste de douleur dans le film.

La Mort aux trousses, 1959 © Wikipedia Commons

Après Hitchcock, Saint enchaîne les grands partenaires : Paul Newman dans Exodus, Montgomery Clift dans Raintree County, Gregory Peck dans La Colline des potences, Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Le Chevalier des sables, puis James Garner et Yves Montand dans Grand Prix de John Frankenheimer. Sur ce dernier tournage, elle avouera détester la vitesse et le vacarme des voitures. Elle portait même des bouchons d’oreilles, tandis que Garner, véritable passionné de course, roulait parfois si vite que Frankenheimer devait lui demander de ralentir pour que les caméras puissent suivre.

Avec son mari Jeffrey Hayden, aux Emmy Awards en 1990 © Wikipedia Commons

Mais Eva Marie Saint ne cherchait pas à devenir une « superstar ». Elle déclina plusieurs projets prestigieux et choisit souvent sa famille, son mari Jeffrey Hayden et leurs deux enfants plutôt qu’un calendrier hollywoodien frénétique. La télévision lui offrira ensuite une seconde carrière, couronnée par un Emmy pour People Like Us en 1990. Elle travaillera jusqu’à un âge exceptionnel, apparaissant notamment dans Superman Returns et Un hiver à New York.

Il restera donc d’Eva Marie Saint quelque chose de plus rare qu’une filmographie abondante : une poignée de performances immortelles, et la sensation d’une actrice qui n’a jamais appartenu tout à fait à Hollywood. Elle en connaissait les codes, les réalisateurs, les plus grandes stars — mais elle savait aussi quand lui dire non. Peut-être est-ce cela, au fond, son élégance véritable : avoir traversé l’âge d’or du cinéma américain sans jamais lui appartenir entièrement.

« La Mort aux Trousses », scène du train (ANGL) :


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