Fantastique Leonora Carrington
Dès l’âge de trois ou quatre ans, Leonora Carrington peint tout ce qui lui passe par la tête, et elle possède cette grande chance d’être née dans une famille suffisamment aisée (père industriel du textile, quatrième et dernière enfant mais seule fille) pour pouvoir poursuivre cette exploration artistique d’elle-même. Et ce qui lui passe par la tête, spontanément, c’est un univers sensuel et imaginaire, fait d’apparitions féminines et d’animaux fantastiques (Soeurs de la lune, Diane, 1932 ; Anida, 1932-33, aquarelle, graphie et encre sur papier ).
Leonora Carrington n’aime guère les pensions catholiques dans lesquelles les parents veulent l’inscrire, mais qu’importe : à l’âge de treize ans, elle découvre l’Italie et Florence, puis, l’année suivante, Paris. Après la mythologie irlandaise et celtique, la voilà férue de l’art pictural du Quattrocento. Et elle poursuit son apprentissage de rebelle et d’artiste : « Je n’avais pas le temps d’être la muse de qui que ce soit ; j’étais trop occupée à apprendre à devenir une artiste ».

Soeurs de la Lune, Diane, 1932 © photo Alain Girodet
Et, au surplus, Leonora Carrington est belle, très belle, elle fait son autoportrait triomphant de femme oiseau en train de voler dans les airs (Artes 110 1944). Elle n’a que vingt ans à peine lorsque, tout à fait par hasard, elle fait la connaissance de Max Ernst : avec lui, et malgré l’opposition familiale, elle va découvrir l’univers artistique français, le surréalisme et l’amour. Devant l’objectif de Lee Miller, on découvre une jeune femme épanouie, rayonnante, solaire (Leonora Carrington et Max Ernst, Lambe Creek, Cornouailles, Angleterre, 1937 ; Leonora Carrington, Saint-Martin-d’Ardèche, France, 1939).

Les tentations de Saint-Antoine, 1945 © photo Alain Girodet
C’est alors qu’elle achète la maison de Saint-Martin-d’Ardèche, s’occupe de la décoration intérieure (Portes de l’armoire à Saint-Martin-d’Ardèche, peinture sur bois, 1938) pendant que Max s’occupe des extérieurs, et ils vivent une relation artistique et amoureuse parfaitement heureuse, comme en témoigne le Double portrait avec Max Ernst de 1938. Mais l’œuvre, hélas, est restée brutalement inachevée. Max Ernst, de nationalité allemande, est arrêté et incarcéré. Elle même fuit la France occupée, part en Espagne, où elle va vivre la pire période de son existence : à la suite d’un viol collectif, elle est hospitalisée dans un asile psychiatrique où elle subit des traitements inhumains.

Leonora Carrington et Max Ernst, Lambe Creek, Cornouailles, Royaume-Uni, 1937 © photo Alain Girodet
Ernst en fera un tableau témoignage, Le médecin espagnol, 1940 : une Leonora Carrington en robe déchirée par les violeurs laisse choir un mouchoir de dentelle qui prend la forme d’un oiseau et s’enfuit loin d’une massive silhouette aussi pétrifiée qu’effrayante flanquée d’un énorme cheval. Jamais plus Leonora Carrington ne renouera des liens amoureux avec Max Ernst : lorsqu’ils se reverront, quelques années plus tard, ils seront l’un et l’autre mariés, chacun de son côté. De toute façon, Max Ernst, l’avait écrit : Leonora Carrington est « La mariée du vent », autant dire qu’elle n’appartient à rien ni à personne, et qu’elle poursuit sa route, son voyage, sa quête.

Scène occulte (L’Echelle de Jacob), 1955 © photo Alain Girodet
« J’ai compris qu’il était indispensable que j’extirpe de moi tous les personnages qui m’habitaient. J’ai dû me débarrasser de tout ce que m’avait apporté ma maladie, chasser ces personnalités, et c’est ainsi qu’a commencé ma libération. J’ai senti que, sous l’action du Soleil, j’étais une androgyne, la Lune, le Saint-Esprit, une gitane, une acrobate, Leonora Carrington et une femme. »

Double portrait avec Max Ernst, 1938 © photo Alain Girodet
C’est au Mexique, à partir de 1942, épouse désormais de Renato Leduc, poète et diplomate, mère de famille, que Leonora Carrington va réellement s’épanouir. Elle demeure profondément et spontanément surréaliste dans son inspiration, mais elle mélange les sources, les cultures et les mythologies : dans son Echelle de Jacob de 1955, les anges sont des oiseaux, tandis que La cuisine aromatique de grand-mère Moorhead 1975 et le Petit déjeuner de chasse édouardien 1956 sont des reprises de sa culture irlandaise d’origine.

Demoiselles, fuyez, il y a un homme dans la roseraie, 1948 © photo Alain Girodet
Et elle renoue avec sa passion pour la manière italienne du Quattrocento : elle ouvre l’espace intérieur des logis comme dans les représentations médiévales (La maison d’hôtes, 1949), elle peint à l’oeuf, à la tempera (Demoiselles, fuyez, il y a un homme dans la roseraie, 1948, tempera à l’oeuf sur bois) et elle adopte la forme de la prédelle (Prédelle rouge mars, 1946, tempera et graphite sur panneau préparé ; Sans titre (l’arche de Noé) 1962).

Le médecin espagnol, 1940 © photo Alain Girodet
Mais toujours, systématiquement, l’univers de Leonora Carrington est un univers joyeux : son Saint Antoine est un anachorète joyeux qui accueille la tentation de façon délicate comme en quelque sarabande populaire (Les tentations de Saint Antoine 1945), son Exécution par le feu de Giordano Bruno 1964 raconte le triomphe de l’alchimiste et non pas vraiment son martyre. Leonora Carrington dit un monde androgyne : dans Levitasium (1950), les femmes sont hommes, les hommes sont femmes, et tous sont des animaux.

La Cuisine aromatique de grand-mère Moorehead, 1975 © photo Alain Girodet
Elle croit, ou veut croire, à une possible ouverture des possibles : « La plupart d’entre nous, je l’espère, savent désormais qu’une femme ne devrait pas avoir à se battre pour ses droits ». Leonora Carrington renverse les valeurs bourgeoises et communément admises : dans Les amants (1987) elle se représente elle-même sous les traits d’une hyène : « Je suis une humaine femelle en train de vieillir, bientôt je serai morte. Voilà tout ce que je sais ». Elle se dit, elle se sait, elle se croit Femme oiseau et son œuf , (en collaboration avec José Horna, bois sculpté non daté).Et l’on peut tout être à la fois : Serpent bicyclette trompette des anges (1975). On peut Nourrir une table (1959).

Nourrir une table, 1959 © photo Alain Girodet
Lorsqu’en 1962 Leonora Carrington signe sa Carte de l’animal humain (aquarelle, graphite et encre sur papier), il s’agit d’une réponse féministe, anarchiste et humaniste au célébrissime « homme de Vitruve » de Léonard de Vinci qui avait pour principal défaut de placer l’Homme au centre du monde : le monde, semble-t-elle nous dire, n’a pas de centre et pas de circonférence, il est la somme alchimique des désirs et des luttes menées par les êtres humains, par les animaux et par la Nature.
« Si toutes les femmes du monde décidaient de contrôler la population, de refuser la guerre, de refuser la discrimination sexuelle ou raciale, et forçaient ainsi les hommes à permettre à la vie de survivre sur cette planète, cela relèverait bel et bien du miracle. »
Leonora Carrington, au musée du Luxembourg, du 18 février au 19 juillet 2026
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