Entre Genève et Le Caire, il y a plus qu’une distance : un battement intérieur. Chez Martin Laroche, la création naît de ce va-et-vient intime entre deux mondes, deux lumières, deux rythmes. L’artiste suisse porte en lui la mémoire vibrante de l’Égypte, où il a grandi par fragments, entre adolescence et âge adulte. Une terre qui ne l’a jamais quitté.

Le Caire, pour lui, n’est pas un souvenir figé mais une matière vivante. Une ville qu’il traverse encore, les yeux ouverts et les sens en éveil, comme on suit un fil invisible dans la foule. Des villas silencieuses aux ruelles bruyantes, des rives du Nil aux éclats du désert, il en a absorbé les contrastes, les odeurs, les sons, jusqu’à les faire siens.

L’artiste Martin Laroche chez lui, au Caire © Martin Laroche

Dans son travail affleure cette géographie intérieure : une tension entre chaos et harmonie, entre attachement viscéral et regard en mouvement. Car revenir d’Égypte, surtout si jeune, fut une forme de déchirement. L’Europe lui apparut plus froide, presque distante. Mais de cet écart est née une sensibilité singulière — une manière d’habiter le monde autrement, avec intensité. De cet écart sont nées des inspirations et émotions singulières subtilement palpables dans son approche artistique.

Sa maison d’enfance, au Caire © Martin Laroche

C’est cette sensibilité que le public bruxellois a pu découvrir, il y a quelques mois, à l’occasion d’une exposition de ses dessins, portée par l’énergie et la sensibilité de Claudia Beretta, qui en a accompagné la réalisation. Sur les murs, des fragments de ville minutieusement recomposés, où chaque ligne semble contenir une mémoire, réelle ou rêvée.

À travers Bruxelles, c’est autant la ville que le regard de l’artiste qui se dévoile : attentif, curieux, profondément humain. Mais cette exposition s’est inscrite aussi dans un tissu plus large de rencontres et d’engagements. À travers son parcours, Claudia Beretta développe une approche où l’art, les échanges et les récits de vie se croisent et se répondent.

Martin Laroche, Bruxelles © Martin Laroche

Installée à Bruxelles après avoir vécu et travaillé de longues années en Afrique, elle est également à l’origine de Donne d’Africa, un projet né en Eswatini en 2014. Cette initiative met en lumière des objets artisanaux de haute qualité, réalisés par des femmes à travers différents pays africains. Chaque pièce porte en elle une histoire : celle d’un geste, d’un savoir-faire, d’une trajectoire féminine et d’un continent multiple, loin des clichés.

À travers ces objets — bijoux, textiles, pièces pour la maison — Donne d’Africa raconte une autre Afrique : créative, ambitieuse, traversée par des femmes qui transforment les matériaux comme leurs propres destins. Une Afrique qui ne s’oppose pas aux difficultés, mais qui avance malgré elles, portée par la force du travail et de la transmission.

La maison de Martin Laroche au Caire © Martin Laroche

Dans ce dialogue entre création artistique et engagement humain, quelque chose se répond : le dessin de Martin Laroche, les histoires que portent les objets de Donne d’Africa, et l’énergie de celles et ceux qui les font exister. Une même attention au monde, à ses strates invisibles, à ce qui relie les lieux, les gestes et les vies.

Rencontre avec Martin Laroche, un dessinateur de lieux habités

Martin Laroche, votre travail semble nourri par une forte dimension intime et émotionnelle. Quelle place occupe votre vécu personnel dans votre processus de création ?

Lorsque je travaille sur des lieux que je connais, je revis les émotions qui y sont liées. Cela explique sans doute pourquoi certains bâtiments ou certaines rues prennent plus d’importance : ils sont rattachés à une histoire personnelle. À l’inverse, lorsque je dessine des endroits où je ne suis jamais allé, je les fantasme davantage, je les rêve. Le travail de documentation devient alors plus précis, plus contrôlé.

Martin Laroche, Bruxelles © Martin Laroche

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Le dessinateur français Sempé me vient immédiatement à l’esprit, en particulier son album Marcelin Caillou, où un petit garçon évolue au milieu d’une grande ville. Cela m’a profondément marqué. J’ai toujours dessiné. Très jeune, vers 13 ans, je réalisais déjà des frises urbaines. Fasciné par les villes — ayant moi-même vécu dans plusieurs grandes capitales — je laisse mon imagination se perdre dans l’architecture et les bâtiments. Enfant unique, je me suis longtemps construit un monde imaginaire. Le dessin de lieux réels est venu plus tard.

Martin Laroche, Paris © Martin Laroche

Votre récente exposition à Bruxelles a suscité de très belles réactions. Qu’est-ce que cette ville vous inspire ?

J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à dessiner Bruxelles. C’est une ville pour laquelle j’ai beaucoup d’affection, même si je n’y ai jamais vécu. J’y viens régulièrement depuis 25 ans et j’y ai de nombreux amis. Son urbanisme et son architecture m’ont particulièrement interpellé. Bruxelles est multiple : à la fois rangée et désordonnée, bourgeoise et alternative, royale et simple, institutionnelle et presque anarchique. Ces contrastes m’ont permis d’en saisir une forme d’essence. Les échanges avec les visiteurs ont aussi été très marquants : chacun projetait ses propres souvenirs dans les lieux représentés.

Martin Laroche, vues de Bruxelles © Martin Laroche

Comment cette scène artistique bruxelloise a-t-elle nourri votre travail ?

Curiosité et recherche ont guidé mon approche. Je connaissais déjà certaines choses, mais ce travail m’a permis d’approfondir ma compréhension de la ville — sa géographie, ses quartiers, son organisation. Je me suis laissé porter.

Après cette expérience, sentez-vous une évolution dans votre travail ?

Oui, notamment avec l’accueil très positif des œuvres en couleur, que je souhaite continuer à explorer. En parallèle, je poursuis un travail de densification du détail dans mes dessins en noir et blanc, comme celui consacré au quartier de la Grand-Place.

Martin Laroche, Venise © Martin Laroche

Si vous deviez garder une seule image de cette exposition ?

Ce que j’aime particulièrement, c’est observer les visiteurs chercher dans les dessins, se les approprier. Très souvent, ils me racontent leur propre histoire : un lieu où ils ont vécu, un souvenir précis… Cela crée des échanges rapidement intimes, toujours très riches.

Martin Laroche / Claudia Beretta – Du 16 au 18 avril, Claudia expose et vend les créations signées Donne d’Africa rue des Cottages 22 à 1180 Bruxelles. De 11h à 18h.

L’artiste au Caire © Martin Laroche

Si l’Egypte vous inspire une échappée emplie d’émotions, de saveurs et de rencontres inédites, Voyageurs du Monde vous y accompagne avec une excellence toute particulière. L’agence de voyages haut de gamme organise des croisières sur le Nil à bord de son propre et sublime bateau… L’Égypte de Martin Laroche se prolonge aussi dans le réel : celui des rives lentes du fleuve, où les paysages semblent glisser comme des souvenirs en mouvement.


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