Il était une fois un film qui ne vit jamais le jour parce qu’il était trop en avance sur son temps et qu’il disait ce qu’on ne voulait entendre. « The mad dog of Europe », film documentaire de Rubika Shah est l’histoire de ce film resté scénario, de ce projet demeuré fantôme.

Herman J. Mankiewicz était tout jeune lorsque, accompagné par son épouse Sarah, il quitte New-York en direction de la Californie : au début des années vingt, pour les scénaristes, dialoguistes et écrivains, la « Ruée vers l’or », c’est Hollywood et la toute nouvelle industrie du cinéma encore dans les langes. Il en prévient son confrère et ami Ben Hecht : il y a de l’argent à se faire. Même si, bien sûr, l’argent en question est peu glorieux. Le père d’Herman méprise ouvertement les scénarios médiocres et les dialogues affligeants que rédige son fils pour le cinéma depuis peu parlant.

The mad dog of Europe @ 2026 Le Bureau Films / Heimat Film

Les parents d’Herman sont des immigrés juifs allemands et se font une haute idée de l’art et de la culture. L’art, pour le père d’Herman, c’est celui qui se crée sur les scènes de théâtre. L’artiste, le vrai, c’est le dramaturge, pas le faiseur de mièvreries sucrées qui caractérisent ce nouvel outil populaire.

Les parents d’Herman ont quitté un pays, l’Allemagne, qui pourtant était cher à leur cœur et ils sont terrifiés par les nouvelles qui leur en parviennent : un certain Adolf Hitler, énergumène risible, profère des idées nauséabondes et s’apprête à conquérir le pouvoir.

The mad dog of Europe @ 2026 Le Bureau Films / Heimat Film

C’est pourquoi, pour enfin retrouver l’agrément paternel, mais aussi pour enfin créer une œuvre dont il se sente fier, Herman Mankiewicz entreprend l’écriture d’un scénario intitulé The mad dog of Europe. Dans ce scénario, il raconte comment, dans un pays imaginaire, un dictateur fou, nommé Rudolph Mitler, s’empare du pouvoir, invente un faux attentat contre le siège du Pouvoir afin de justifier sa politique autoritaire, se livre et à des exactions et des assassinats collectifs et établit des lois raciales meurtrières à l’égard des Juifs et des Catholiques.

The mad dog of Europe @ 2026 Le Bureau Films / Heimat Film

Hélas, pour mener à bien ce projet, il faut trouver un producteur prêt à risquer un financement et il faut franchir la censure politique. Or, dans les années trente, le pari va s’avérer totalement impensable. Les États-Unis possèdent alors, tout à fait comme l’Allemagne, un strict régime de séparation raciale : on n’y apprécie guère ni les Noirs ni les Juifs. L’antisémitisme se pratique sans honte ni gêne. Non seulement les idées du dictateur d’Outre-Atlantique ne sont pas vraiment mal perçues mais l’on trouve, à Los Angeles même et de partout dans le pays, des groupuscules nazis tout aussi actifs que le Ku-Kluk-Klan : il est alors question de « rendre sa grandeur à l’Amérique ». On voit que le slogan ne date pas d’hier.

Marche du parti pronazi German American Bund, à New-York, 30 octobre 1939 @ Wikipedia Commons

D’ailleurs, les États-Unis entretiennent de bons rapports avec l’Allemagne nazie, et l’ambassadeur d’Allemagne veille à ce qu’aucune production cinématographique américaine n’entache l’honneur de son pays et ne vienne ternir cette entente cordiale.  Le projet d’Herman Mankiewicz ne verra donc jamais le jour.

Ce n’est que quelques années plus tard, à partir de 1938, que vont être réalisés les premiers films antinazis. Il était temps : la Pologne était envahie, la Nuit de Cristal allait concrétiser la présence des Nazis et, en 1933, le Reichstag sera incendié par un faux attentat : Herman Mankiewicz l’avait prédit !

Bande-annonce (ANGL, sous-titrée FR) :


OYLEM, voyage lumineux et poétique dans le Yiddishland