Depuis le 20 avril 2022, le catalogue Netflix propose la première saison de Pálpito ( En un battement en français). En quatorze épisodes de plus ou moins 45 minutes chacun, cette nouvelle série colombienne parvient à entremêler des sujets tels que le trafic d’organes, l’amour plus fort que la mort, la drogue et le savoir-faire de la pizza, comme personne d’autre n’aurait pu le faire. 

La trame

 ©Netflix

Le pilote commence comme n’importe quelle production à suspense : une voiture filmée du ciel, en pleine nuit, sur une route fantôme et sans éclairage, un couple heureux et un peu éméché se promet monts et merveilles sur le chemin asphalté qui les mène vers leur foyer.

BARDAF, c’est l’embardée. Simon reste inconscient quelques minutes dans le véhicule, quelques minutes de trop car Valeria a été enlevée. GÉNÉRIQUE. S’en suit des flash-back de leur vie bien trop parfaite où apparaît un personnage qui prendra bien vite de l’ampleur. La belle Camila, jeune photographe qui s’apprête à épouser l’un des hommes les plus influents de Bogotá. Devant l’autel, sa maladie la rattrape et Camila fait un malaise, sans greffe du cœur, elle ne survivra pas longtemps.

Les engrenages se mettent en place : en raison de sa beauté, de sa jeunesse, de son talent de musicienne, de son intelligence, de son endurance et surtout… parce qu’elle est compatible, Valeria a été sélectionnée, kidnappée et tuée pour son cœur en bonne santé. Tandis que par désir de vengeance, le jeune veuf Simon mène son enquête, Camila croit au miracle de ce cœur arrivé comme par magie, mais qui lui reste étranger. À cause de ces sensations étranges, Camila cherche l’identité de sa donneuse. Et au détour d’un faux hasard, elle va rencontrer un homme qui lui semble bizarrement familier, Simon. Camila et Simon se rapprochent de plus en plus, sans soupçonner un instant l’horreur qui les unit.

©Netflix

Tout comme pour un bon vieil épisode de l’Inspecteur Derrick, nous, spectateurs, avons toutes les clés en main dès le premier quart d’heure. L’intérêt de cette série est de découvrir comment les protagonistes vont peu à peu rassembler les pièces de ce puzzle macabrement rocambolesque.

Camila en Bogotá et Emily in Paris

De ces deux séries Netflix, quel est le point commun ? Presque aucun si ce n’est l’histoire de jolies jeunes filles vivant dans une capitale. L’une en Colombie, l’autre en France. Si vous avez eu la chance ou la malchance de visionner la série mettant en lumière Lily Collins, vous aurez été surpris par la représentation stéréotypée de Paname. Béret à chaque coin de rue, baguette sous le bras, café serré en terrasse et j’en passe. Ils ont même osé suggérer que les Parisiens étaient beaucoup trop désagréables… Pour En un battement, c’est la même chose et son contraire.

Bogotá, connue il y a plus de 30 ans comme l’une des capitales les plus dangereuses du monde, est, dans cette série, représentée d’une manière très proprette. Quel en est l’intérêt ? Réaliser un contraste saisissant entre la dureté de la trame et l’ambiance de tournage ? Faire la publicité de la capitale colombienne en lui donnant des visuels d’une ville moderne et européanisée ? En un peu moins d’un demi-siècle, dans cette capitale montagnarde, la situation s’est certes apaisée. Cependant, Bogotá n’est pas encore toute blanche. Nous gravitons plutôt sur une échelle de gris foncé, un peu plus clair au nord et assez obscur au sud de la capitale.

Les séries Netflix prennent des libertés quant aux représentations environnementales et, dans un contexte artistique, elles en ont tous les droits. Une série comme un film est une fiction, une construction imaginaire. Si, dans un avenir proche ou lointain, Netflix décide de créer une série dont l’histoire est basée à Bruxelles et son climat tropical, ça sera drôle, bizarre, mais grand bien leur fasse. Personne n’a crié au scandale quand Quentin Tarantino a pris la liberté de modifier l’histoire en tuant Hitler de milliers de coups de fusils dans le film Inglorious Basterds.

La Colombie, ce n’est pas ou ce n’est plus ce que c’était

« Ah, tu vis en Colombie ? ça va, pas trop compliqué la drogue ? », « Tu me ramènes un t-shirt de Pablo Escobar ? », « Il y a de l’électricité ? », « Tu vas voyager seule ?! Mais regarde ce qui est arrivé à Ingrid Betancourt »

Les séries sont effectivement libres de représenter ce qu’elles veulent de la manière dont elles le veulent. Cependant, c’est à nous de faire la part des choses, ne pas prendre pour argent comptant tout ce que l’on voit ou entend pour éviter les raccourcis douteux comme ceux que vous venez de lire. Faisons preuve d’esprit critique, analysons, tentons de nous renseigner sur ce qu’il y a en dehors de nos quatre murs et surtout de nos frontières.

La Colombie est certes un pays qui fut dangereux, et l’est encore dans certaines parties bien délimitées. C’est avant tout un pays qui est à lui seul un continent, tant par la multitude de paysages que par la population qui l’occupe. La Colombie est un pays, je le répète, sûr si vous restez dans les zones recommandées et que vous ne donnez pas la papaye (expression colombienne signifiant que vous faites tout pour être volé, par exemple vous promenez avec une téléphone dernier cri, dans une rue sombre, sans éclairage et esseulée). La Colombie, ce n’est plus Pablo Escobar et ça ne l’a jamais été. Dans la série Narcos, ce criminel est représenté comme une sorte de Robin des bois moderne qui, entre deux têtes coupées, aide les populations démunies. Mais un conseil : ne parlez jamais positivement de Pablo Escobar à un Colombien. Ne portez pas de t-shirt à son effigie.

Et les fictions concentrent leur trame sur le côté sombre de ce qui définit la Colombie à savoir la drogue, Pablo Escobar, le trafic d’organes, le machisme et le reggaeton. Pourquoi pas, cela fait partie de la réalité, mais cette dernière a aussi une facette positive que peu d’Européens connaissent. La Colombie telle qu’elle est, est inconnue.

Saviez-vous par exemple que pour la première fois dans l’histoire du pays, un président de gauche et supposé non-corrompu est entré en fonction au début du mois d’août 2022 ? Et que son Premier ministre est en réalité une Première ministre. Première ministre et première femme d’origine afro-américaine à accéder à cette fonction en Colombie !

 ©AP Photo/Fernando Vergara

C’est dommage …

En effet, c’est dommage. Dans « En un battement », la Colombie et plus particulièrement Bogotá y est représentée de façon édulcorée. La majorité des acteurs sont caucasiens, alors que la population colombienne est issue du métissage. Tous les protagonistes ont un toit au-dessus de leur tête et non des moindres ! Si vous connaissez Bogotá autrement que via les médias et le tourisme, il est difficile de croire qu’un pizzaiolo et une musicienne puissent s’offrir une telle maison (le salaire moyen est de 1 420 000 pesos, soit 320 euros). Plus de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, la série n’en parle pas, comme aucune série/télénovela et comme personne d’ailleurs.

C’est ça la fiction, nous en mettre plein les yeux avec des réalités criminelles en occultant très souvent la réalité sociale. D’une diversité incroyable, la Colombie mérite d’être aussi connue pour sa positivité et sa beauté et non seulement pour ses points négatifs.

Spéciale mention film/série de repassage

Vous l’aurez compris, cette série est loin d’être riche culturellement parlant, très loin aussi le dépaysement qu’elle pourrait vous apporter bien qu’elle soit filmée en Colombie. D’ailleurs, je vous la déconseille fortement si votre objectif est de découvrir ce si beau pays. Pour le divertissement, c’est autre chose et je décerne à cette série le prix spécial Film/série de repassage. Comprenez que vous n’avez pas besoin d’être concentré tout du long pour comprendre l’histoire malgré les retournements de situation rocambolesque et les histoires d’amour tirées par les cheveux.

On se laisse séduire par cette série, écrite par le Vénézuélien Leonardo Padrón, qui présente un sujet lourd (le trafic d’organes) sur un fond beaucoup plus léger (une histoire d’amour, voire plusieurs). Si vous souhaitez voir une série policière un peu nunuche qui ne frôle en rien la dureté des séries françaises et qui fera oublier un instant la dureté de la vie (quoique) ; aller sur Netflix et binge-watcher la série En un battement . Bonne nouvelle pour les potentiels fans en devenir, le tournage de la saison 2 a commencé en septembre dernier !

À l’inverse, si vous souhaitez vous informer réellement sur la Colombie, je vous invite à vous rendre sur Mon voyage en Colombie où plusieurs petits reportages colombiens vous sont proposés.

La fiction, c’est la part de vérité qu’il existe en chaque mensonge.

Daniel de Roulet