Café Palace à Karlovy Vary : « Grandhotel Pupp »
À Karlovy Vary, en République tchèque, un palace né au XVIIIe siècle raconte à lui seul une partie de l’histoire européenne. Entre aristocrates, compositeurs, stars hollywoodiennes et légendes du septième art, le Grandhotel Pupp cultive un art de vivre où le patrimoine se mêle au spectacle.
Il est des hôtels qui dépassent leur fonction première pour devenir des personnages à part entière de l’histoire. À Karlovy Vary, élégante ville thermale de Bohême occidentale, le Grandhotel Pupp appartient à cette catégorie rare. Avec ses façades monumentales, ses salons somptueux et son atmosphère de roman d’époque, il incarne depuis plus de trois siècles le goût européen du voyage, de la sociabilité et du luxe.
D’une salle de bal à un palace mythique
L’histoire commence en 1701, lorsque le maire Anton Deiml fait construire le Saxon Hall, une salle destinée aux bals et aux réunions de la clientèle aristocratique fréquentant les eaux thermales de Carlsbad, ancien nom allemand de Karlovy Vary. En 1708, un établissement concurrent, le Czech Hall, voit le jour à proximité. Ces deux lieux de sociabilité constituent les premières pierres du futur hôtel.

Le Grandhotel Pupp à la fin du XIXe siècle, vue de l’aile gauche © Wikipedia Commons
Le destin de l’établissement prend un tournant décisif avec Johann Georg Pupp. Originaire de Bohême centrale, ce pâtissier s’installe à Karlovy Vary au XVIIIe siècle et épouse Franziska Mitterbach, issue d’une famille liée au commerce local. À partir de 1775, les Pupp acquièrent progressivement le Czech Hall et développent leur activité. La dynastie transforme peu à peu une entreprise familiale en institution mondaine.

Bienvenue au palace © Booking.com
Le Grandhotel Pupp tel que nous le connaissons aujourd’hui est inauguré le 13 mai 1894, à l’occasion de l’ouverture de la saison thermale. Au début du XXe siècle, les architectes viennois Ferdinand Fellner et Hermann Helmer contribuent à unifier son apparence dans un style néobaroque spectaculaire. Le palace devient alors l’un des symboles de la prospérité de la ville, où les cures attirent une clientèle internationale.

Dans le restaurant du Pupp © photo Grégoire Tolstoï
Mais son histoire connaît aussi des ruptures. Nationalisé en 1945, l’établissement est rebaptisé Grandhotel Moskva en 1951, sous le régime communiste. Son nom historique ne revient sur sa façade qu’en novembre 1989, quelques jours après le début de la révolution de Velours. Une renaissance symbolique pour une maison dont l’identité est intimement liée à celle de la ville.
Empereurs et stars hollywoodiennes
La liste des personnalités associées au Pupp ressemble à un inventaire de l’histoire culturelle européenne. Le compositeur Ludwig van Beethoven, Richard Wagner, le tsar Pierre le Grand, l’empereur François-Joseph Ier, le roi Édouard VII, Sigmund Freud et Franz Kafka figurent parmi les illustres visiteurs mentionnés par l’hôtel.

Attention de ne pas tomber dans le rivière qui coule devant l’hôtel ! © photo Grégoire Tolstoï
Leur présence rappelle surtout le rôle joué par Karlovy Vary dans la culture du voyage. Au XIXe siècle, les villes d’eaux sont bien davantage que des destinations médicales : on y vient pour se soigner, mais aussi pour rencontrer ses contemporains, négocier des affaires, écouter de la musique et observer les usages de la bonne société. La promenade, les concerts et les conversations autour des sources thermales composent un véritable rituel mondain.

Promenade couverte des sources thermales. Les sources sont accessibles gratuitement aux passants qui se munissent d’un gobelet © photo Grégoire Tolstoï
Il convient toutefois de distinguer les célébrités historiquement associées à l’hôtel des anecdotes précises sur leurs séjours : les sources disponibles ne permettent pas toujours de reconstituer leurs habitudes ou leurs conversations au Pupp. La légende du lieu s’est construite autant sur cette succession de visiteurs prestigieux que sur les détails de leur passage.

Beaucoup de Russes ont pris leurs habitudes au Grandhotel Pupp, comme Pierre le Grand et Gogol. Ici la magnifique église orthodoxe russe de Karlovy Vary qui date de 1897 © photo Grégoire Tolstoï
Quand James Bond s’invite au palace
Au XXIe siècle, le Pupp a trouvé une nouvelle façon de séduire le monde : le cinéma. En 2006, ses intérieurs apparaissent dans Casino Royale, avec Daniel Craig dans le rôle de James Bond et Eva Green dans celui de Vesper Lynd. L’hôtel y devient le décor du Splendide, un établissement fictif situé au Monténégro. Les salons et l’architecture du palace prêtent ainsi leurs fastes à l’univers de l’espion britannique.

Daniel Craig et Eva Green au Grandhotel Pupp, 2006 © Sony Pictures
La même année, le Pupp accueille également le tournage de Last Holiday (Vacances sur ordonnance), avec Queen Latifah et Gérard Depardieu. Le film raconte le voyage inattendu d’une femme qui décide de profiter pleinement de la vie après avoir appris une terrible nouvelle. Le décor du palace, avec son élégance intemporelle, participe à cette atmosphère de conte moderne. Une belle ironie : un hôtel construit pour la haute société européenne devient le théâtre d’histoires où le luxe côtoie la quête du bonheur.

L’entrée de l’hôtel a été réaménagée pour les besoins du film © Sony Pictures
Le septième art n’est pourtant pas une simple parenthèse pour l’établissement. Depuis 1950, Karlovy Vary accueille son festival international du film, devenu l’un des grands rendez-vous cinématographiques d’Europe centrale. Depuis des décennies, le Pupp héberge des invités de premier plan. Robert Redford, Morgan Freeman, John Travolta, Renée Zellweger et Jude Law comptent notamment parmi les personnalités associées à la vie du festival. Chaque été, les couloirs du palace retrouvent ainsi quelque chose de l’effervescence des grandes premières.
Karlovy Vary, une ville qui se raconte par ses sources
Pour comprendre le Pupp, il faut enfin regarder au-delà de ses portes. Fondée au XIVe siècle selon la tradition historique locale, Karlovy Vary doit sa renommée à ses sources chaudes et à une culture thermale qui a façonné son architecture. Ses colonnades, ses pavillons et ses promenades bordant la rivière Teplá forment un décor presque théâtral, où l’on passe d’une source à un café comme d’une scène à une autre.


C’est à Karlovy Vary que l’on produit l’excellente « Becherovka », dite aussi « Liqueur de Carlsbad », aux 20 herbes © photos Grégoire Tolstoï
La ville appartient aujourd’hui au paysage des grandes stations thermales européennes historiques inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. Son identité culturelle ne se limite pas aux cures : elle est aussi associée à la porcelaine, au verre de Bohême et à la célèbre liqueur Becherovka, élaborée localement depuis le XIXe siècle.


Au café du Grandhotel Pupp j’ai dégusté ce « Becherovka-Spritz », que je vous recommande © photos Grégoire Tolstoï
Le Pupp lui-même conserve un étonnant fragment de son histoire familiale. En 2012, des bouteilles en verre contenant des documents anciens ont été découvertes pendant des travaux dans l’espace spa de l’hôtel. Parmi ces archives figurait une recette de bain relaxant attribuée à Franziska Pupp, l’épouse de Johann Georg Pupp. Cette préparation, vieille de plus de deux siècles, a inspiré un soin proposé aujourd’hui aux clients.


Un joli samovar à l’hôtel. Le schnitzel était une délicatesse © photos Grégoire Tolstoï
C’est peut-être là que réside le véritable charme du Grandhotel Pupp : dans cette capacité à faire dialoguer les époques. Les fastes de la Belle Époque, les bouleversements politiques du XXe siècle et les lumières du cinéma s’y superposent sans effacer les traces du passé. Plus qu’un palace, le Pupp est une mémoire vivante de Karlovy Vary — un lieu où l’on vient autant pour dormir que pour éprouver, le temps d’un séjour, un peu de l’histoire européenne.
James Bond à Karlovy Vary et au Grandhotel Pupp, 2006 (Angl) :
Café Palace à Ibiza : « Le Montesol »



