La chapelle Matisse à Vence
On pourrait parler de coïncidences dans cette histoire de la chapelle Matisse, voire de hasards, et certains bien sûr, ne manqueront pas d’y voir la main de Dieu.
Henri Matisse était âgé déjà de 70 ans lorsque la guerre arriva. Son état de santé restait précaire à la suite d’une opération et il se défiait des hommes de guerre, si bien que même Nice ne lui paraissait pas un refuge suffisant, et, en 1943, il s’installa à Vence, dans l’arrière-pays, dans une villa appelée « Le Rêve » : on trouve pire comme nom de villégiature…

La chapelle Matisse à Vence © photo Alain Girodet
En face de la maison, de l’autre côté de l’avenue, se trouve la Communauté des sœurs dominicaines et, à la très grande surprise de Matisse, il connaît l’une des religieuses. Sœur Jacques Marie n’est autre que Monique Bourgeois qui fut, voici peu, deux ans à peine, son infirmière de nuit, sa confidente, son amie et son modèle. On sait comme Matisse était proche, si proche, tellement proche, de ses modèles : il avait eu beaucoup de mal à admettre que Monique quitte son service pour entrer à celui de Dieu. Voilà qu’ils se retrouvaient, le peintre et la nonne, voisins, et que l’amitié renaissait entre eux.

La chapelle Matisse à Vence © photo Alain Girodet
Les sœurs de la Communauté ont un grand projet. Entre le foyer Lacordaire où elles vivent et la maison Saint Joseph qui leur permet de recevoir des visiteurs, se trouve un ancien garage en très mauvais état qu’elles projettent de faire abattre et de remplacer par une chapelle : après tout le Christ n’était-il pas né dans une étable ?
Elles en réfèrent à un jeune novice dominicain, le frère Louis-Bertrand Rayssiguier, en convalescence chez elles, et qui se trouve être passionné d’architecture et d’art moderne. Lorsque le frère Rayssiguier apprend qu’en face du foyer Lacordaire vit Henri Matisse lui-même, et qu’il est des intimes de la sœur Jacques Marie, il demande instamment à le rencontrer : pour un amateur d’art, en ces années-là, Matisse… c’est Dieu lui-même !

Matisse à l’oeuvre © photo Alain Girodet
Sœur Jacques Marie les présente l’un à l’autre le 4 décembre 1947. Henri Matisse a 78 ans, Louis-Bertrand Rayssiguier en a 27 : 51 années les séparent mais, pour les deux, la confiance est spontanée. Frère Rayssiguier s’autoproclame architecte de la future chapelle du Rosaire et présente au vieil artiste devenu son ami quelques esquisses de plans inspirés par certaines églises de Suisse alémanique.
Matisse est enthousiaste et, tout de suite, accepte de collaborer : dans les premiers mois, il n’est question, de la part de l’artiste, que de réaliser les vitraux, mais, peu à peu, passionné par le projet du jeune dominicain, Matisse va prendre en charge l’intégralité des travaux.

La chapelle Matisse à Vence © photo Alain Girodet
C’est à partir de l’hiver 48 que Matisse et Rayssiguier vont œuvrer ensemble. Durant dix mois, ils vont édifier un projet inédit et grandiose : « Si c’est pour faire quelque chose de banal, je ne ferai rien » prévient Matisse.
Mais le jeune dominicain est pétri de doutes. Il craint de ne pas se montrer à la hauteur des ambitions de Matisse : après tout, il n’est pas du tout architecte de formation ! Et plus il demande des conseils autour de lui, plus il doute. L’homme de Dieu doute, tandis que le vieil artiste, lui, athée ou quasi, s’entête : « Si vous allez voir Pierre et Paul, vous ne ferez rien » assène-t-il.

Matisse à l’oeuvre © photo Alain Girodet
Matisse néanmoins va s’adresser à l’un de ses amis, authentique architecte celui-ci, le célèbre Auguste Perret. Ce dernier reprend et corrige les plans existants et il délègue un assistant, Louis Milon de Peillon. Mais leurs interventions à tous les deux ne satisfont pas Matisse qui revient aux plans initiaux, ceux du frère Rayssiguier. D’ailleurs, à l’issue du projet, Louis-Bertrand Rayssiguier se verra gratifié du titre d’architecte de la chapelle tandis que Perret et Milon de Peillon, eux, se verront attribuée la « direction technique ».
Vue de l’extérieur, la chapelle Matisse n’est qu’un grand parallélépipède rectangle blanc, surmonté d’une fine croix de métal et posé à flanc de colline, à peu de distance de la vieille ville de Vence. Et le maître mot qui présida à son élaboration est celui de simplicité. Tout ici est blanc, clair, et simple : les volumes, les murs, les ouvertures, les vitraux et les ornements. « Le rôle de toute peinture décorative, écrivait Matisse, est d’agrandir les surfaces, de faire en sorte qu’on ne sente plus les dimensions du mur. » De ce point de vue, la chapelle Matisse est une réussite radicale.

La chapelle Matisse à Vence © photo Alain Girodet
A l’intérieur, tandis que trois pans ornés de vitraux font surgir des flots de lumière teintée, les trois autres pans sont sobrement décorés à l’émail noir sur des carreaux de céramique blanche : les 14 étapes d’un chemin de croix, les unes enchevêtrées dans les autres, autour d’un Christ en croix, un saint Dominique plus grand que nature et une vierge à l’enfant. Tout n’est donc, définitivement, dans cet univers, selon la volonté de Matisse, que traits et couleurs. Les couleurs sont pures, chaudes, essentielles, et méditerranéennes : le jaune des citrons, le vert émeraude de la nature, le bleu outremer transparent du ciel et des flots.

La chapelle Matisse à Vence © photo Alain Girodet
Et le trait se fait minimaliste : 84 dessins préparatoires pour Le chemin de croix jusqu’à parvenir à la simplification ultime : « Il suffit d’un signe pour évoquer un visage, il n’est nul besoin d’imposer aux gens des yeux, une bouche. » Les études de mains pour le Saint Dominique (1948-49, dessins à l’encre noire) et les études pour le Saint Dominique (1949-50, pinceau et encre de Chine) l’attestent : s’il est acté que, traditionnellement, le saint tient à la main un exemplaire de l’Évangile selon Mathieu, que seront donc ses mains ? Peut-être de longues lianes souples enserrant le cuir de l’ouvrage ? Ou de lourdes spatules indiquant la puissance potentielle de l’esprit ? Ou encore de simples esquisses étiolées ne proposant rien d’autre qu’un mouvement ? A moins qu’elles ne deviennent de véritables serres humaines s’appropriant la chair du livre. Le résultat final sera, en quelque sorte, une synthèse de toutes ces solutions.

La chapelle Matisse à Vence © photo Alain Girodet
Et que dire de l’impressionnante complexité ramenée au signifiant le plus épuré dans La Vierge à l’Enfant ? L’Enfant est déjà un homme, encore dans le giron de sa Mère mais dont les bras écartés évoquent la crucifixion finale, tandis que la Vierge est toujours femme, un sein dessiné et les mains se joignant à hauteur de pubis pour dire la présence concrète et nécessaire de la chair. Quelques traits, les plus élémentaires, les plus essentiels, pour dire tout à la fois l’homme et la divinité, la Terre et le Ciel, l’ici et l’ailleurs.

Matisse dans sa chapelle © photo Alain Girodet
La but de Matisse, confiait-il à son jeune ami dominicain, était de « faire une œuvre absolument pure au point de vue spirituel et au point de vue plastique », et il ajoutait à l’adresse du frère Rayssiguier, « c’est la même matière que nous travaillons ». Il est profondément émouvant de voir à ce point réunis, en une même œuvre, l’art et la spiritualité, Dieu et le Beau. Même l’athée convaincu Pablo Picasso le reconnut lorsqu’il admirait la chapelle Matisse à Vence.
Chapelle Saint-Gabriel de Tarascon: la Lumière de l’archange Gabriel



