Découvrez les incroyables trésors techniques de l’édition, toujours actifs, non pas dans un musée mais dans une imprimerie discrètement située dans un zoning industriel du nord de la France. Un merveilleux voyage dans le temps où le passé est toujours vivant au présent. 

La vie nous réserve parfois de magnifiques surprises, et le banal peut se transformer en merveilleux sans crier gare. Cette semaine je me suis rendu en voiture dans le nord de la France, près de Douai, pour aider un ami à transporter les livres qu’il avait fait imprimer dans un atelier situé dans le zoning industriel de Flers-en-Escrebieux.

Arrivé sur un site d’une banalité toute dédiée à l’efficacité, sur lequel les blocs d’entrepôts se côtoient comme des Lego plus ou moins uniformes, je me retrouve sur un quai de déchargement en béton, devant une palette de caisses à mettre dans mon coffre. Je discute avec les employés sur la meilleure manière de charger tout cela, quand l’un d’eux me propose : « Mais peut-être voulez-vous visiter nos ateliers où ce livre a été imprimé ? C’est juste là.»

La curiosité n’est pas un vilain défaut, exercée avec respect elle peut vous ouvrir bien des mystères qui ne demandent qu’à être dévoilés ; aussi, après un bref coup d’œil à ma montre, j’acquiesce en précisant : « d’accord, mais pas trop longtemps ». Bonne inspiration ! Je regrette à présent de ne pas avoir eu toute la journée disponible pour cette visite.

©L’atelier du Livre d’art & de l’Estampe

L’Atelier du Livre d’Art et de l’Estampe fait partie de l’Imprimerie nationale, une vénérable institution créée en 1538 sous le règne de François Ier par le privilège accordé à un imprimeur qui devint Imprimeur du Roi pour le grec ; d’autres langues se rajouteront rapidement. Elle devient Imprimerie Royale sous l’impulsion du duc de Richelieu au XVIIème siècle, puis son nom change au gré des changements de régime : Imprimerie de la République, Imprimerie Impériale, de nouveau Imprimerie Royale, rebelote pour Imprimerie Impériale, et enfin Imprimerie nationale depuis 1870. C’est aujourd’hui la plus ancienne imprimerie au monde !

L’Imprimerie nationale est une institution de l’État français qui a en charge l’impression des documents officiels tels que les cartes d’identités, les passeports, les permis de conduire et même les bottins téléphoniques en leur temps. Elle est naturellement à la pointe de l’expertise en matière de sécurité et de biométrie. Dans ce contexte toujours plus technologique, elle a gardé en son sein un atelier où l’on travaille encore à l’ancienne et où l’on maintient vivant l’artisanat de l’imprimerie tel qu’on le connaît depuis Gutenberg : L’Atelier du Livre d’Art et de l’Estampe.

C’est un lieu magique où l’on touche le passé du doigt sans hésiter à laisser un peu d’encre au bout de celui-ci. Cela fait partie de la mission de l’État de maintenir ces trésors de technologie ancienne en activité, les gens qui y travaillent sont des trésors vivants car ils connaissent les techniques anciennes de l’imprimerie, sur le bout des doigts.

Vous y trouverez toutes les presses d’imprimerie anciennes, depuis une fidèle copie de celle de Gutenberg jusqu’aux plus récentes qui sont toujours en activité et sur lesquelles ils impriment au quotidien. Mais ce qui m’a le plus impressionné c’est l’immense collection de fontes d’imprimerie, sans doute la plus importante au monde, plus de 700 000 pièces typographiques gravées, dont 500 000 poinçons latins et orientaux gravés!

Atelier du poinçon où l’on grave encore de nos jours des caractères d’imprimerie, travail minutieux et de longue haleine.

Certaines polices de caractères lui sont exclusives telles que le Garamond, toujours bien connu de ceux qui écrivent leur texte sur Word, et qui est l’œuvre de Claude Garamont (1480-1561), imprimeur de François Ier. Si cette police de caractères a traversé les siècles de la Renaissance à aujourd’hui, c’est non seulement pour son élégance et sa lisibilité, mais aussi parce qu’elle est une des plus économes en encre en raison de sa finesse. Les responsables du budget américain estiment que si leur gouvernement abandonnait les polices Times New Roman et Century Gothic au profit du Garamond, il pourrait économiser au niveau fédéral 136 millions de dollars (environ 30 % de ses dépenses en encres), économies auxquelles on pourrait rajouter 97 millions de dollars par les États. Cette efficacité se traduit aussi par des caractères plus petits, c’est pourquoi la Bibliothèque de la Pléiade utilise le Garamond du Roi. C’est parce que Claude Garamont (avec T) utilisait un pseudonyme latin qui faisait plus chic à l’époque, Garamondus, qu’aujourd’hui nous écrivons Garamond (avec D).

Collection de caractères d’imprimerie.

Louis XIV avait créé son propre caractère d’imprimerie (le Grandjean). Napoléon, qui avait du caractère mais pas celui d’imprimerie, décida qu’il devait avoir le sien également. Il charge Firmin Didot de le réaliser selon la nouvelle norme métrique issue de la Révolution française : 4 millimètres de haut.

Les fontes originales se trouvent à L’Atelier du Livre d’Art et de l’Estampe. Firmin Didot est issu d’une longue lignée d’imprimeurs, dynastie qui a débuté au XVIIème siècle et qui continue d’exercer de nos jours. Le travail de gravure de chaque caractère est si long que Napoléon n’a pas eu le temps de le voir achevé de son vivant. Mais le résultat est épatant et il est toujours utilisé par nos contemporains sous le nom Didot, vous le trouverez sur votre ordinateur dans Word. Vanity Fair, Vogue et Elle l’utilisent pour ses déliés fins et délicats qui plaisent au monde de la mode.

 Le travail incroyable de composition à l’ancienne d’une page de livre se voit ici. Songez qu’il faut mettre côte à côte, avec une pince, chaque lettre et ses interstices, et ne pas se tromper! La minutie de cette petite page d’un livre de très petite taille se comprend mieux comparée à une carte de banque posée à côté.

Nous devons aussi à Napoléon une meilleure connaissance de l’Égypte et de l’Orient. Lors de sa fameuse Expédition d’Egypte (1798-1801), il confie à 167 savants, ingénieurs et artistes la mission de travailler à la compréhension de cet Orient mystérieux. Il en résulte à partir de 1809 la publication d’un livre collectif capital, La Description de l’Egypte, qui sera à la base de la popularisation de l’égyptomanie. Vous verrez exposé à l’Atelier un très bel exemplaire colorié.

Le développement de l’égyptologie nécessite également la création d’un ensemble unique au monde de caractères d’imprimerie hiéroglyphiques, toujours visible dans les collections de L’Atelier du Livre d’Art et de l’Estampe. Cet ensemble de caractères gravés en plomb est très impressionnant et de toute beauté. Il donne envie d’apprendre à lire les hiéroglyphes. 

Mais il y en a bien d’autres : les caractères chinois, cunéiformes, hébreux, araméens, samaritains, tifinags, nagaris, 12 styles de caractères arabes, 7 écritures de l’Inde, le tibétain, le japonais, le maya… Une incroyable collection ! Tous ces caractères peuvent être utilisés à la demande sur les presses de l’atelier.

La préservation d’un tel patrimoine et du savoir-faire artisanal qui l’accompagne est une chance à savourer sans modération.

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