Depuis toujours, Istanbul ensorcelle ses visiteurs. Plus envoûtante que jamais, elle se dévoile au fil de musées exceptionnels, d’étonnantes galeries d’art et de lieux historiques récemment restaurés. Petit tour d’horizon et dernières adresses à savourer. Notre premier article d’une série de trois.

La Cité aux sept collines est le fruit d’un extraordinaire mélange

« Qu’elle ait été Byzance, Constantinople, Stamboul, qu’elle ait été grecque, romaine ou turque, mosaïque humaine scellant l’union ou le divorce entre l’Occident et l’Orient, la cité aux sept collines » est le fruit d’un extraordinaire mélange qui enchante et enivre. Splendide et ombrageuse, Istanbul vous fait voyager dans les sédimentations du temps, l’Histoire et les histoires, un paysage où l’on a l’impression de se déplacer de nostalgie en nostalgie… ».

Ces quelques lignes écrites par Véronique Petit en guise d’introduction dans Le goût d’Istanbul rend si bien la dimension émotionnelle dans laquelle Istanbul, l’ancienne Byzance ou Constantinople, plonge le voyageur en quête d’Orient. Il s’agit bien de ce fameux hüzün  longuement décrit et décortiqué par Orhan Pamuk dans  son livre Istanbul, souvenirs d’une ville  (Éditions Gallimard, 2007).

Le Grand Bazar © Domaine public

Mais quel est-il exactement ? C’est cette notion viscérale de mélancolie, de nostalgie exacerbée qui se dégage de la ville et qui nous imprègne, à notre insu, qu’on le veuille ou non. Il s’agit d’une atmosphère très particulière, qu’elle communique à travers ses paysages, ses eaux translucides et scintillantes, ses ruines et ses parfums entêtants. Une atmosphère que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

« Entourée d’une guirlande d’eau, c’est la seule ville au monde à se trouver à cheval sur deux continents : sa partie la plus importante à la pointe sud-est de l’Europe est séparée de ses faubourgs d’Asie par l’incomparable Bosphore. Deux parties reliées par deux ponts dont le premier date seulement de 1973. La Corne d’Or divise « l’Europe» en deux : d’un côté la vieille cité impériale de Stamboul avec ses mosquées et ses bazars, de l’autre le port et l’ancienne ville franque de Galata que domine sa tour génoise, rattachés en 1837 par un premier pont de bois flottant… »….

Fruits secs dans le Grand Bazar © photo Letizia Missir

«Par de là la pointe du Sérail et les fumées des bateaux, les îles des Princes flottent dans la brume bleue au large de Marmara. Quel que soit le regard que l’on porte sur elle, cette ville « des peuples et des dieux », comme décrit Daniel Rondeau, où l’on voit les empires se succéder et les églises converties en mosquées, est aussi celle des Turcs de la République, à la recherche d’équilibre entre la campagne et la ville, l’est et l’ouest ; et qui ressentent la nécessité de se moderniser tout en restant amoureusement attachés au passé et à leurs traditions ».

A Sultanahmet, la Gare de Sirkeci et l’éblouissante Citerne basilique (Yerebatan)

Commençons la promenade par une visite de la Péninsule historique. Au-delà du pont de Galata, se perdre volontairement dans les ruelles du grand bazar ou au-delà du bazar égyptien (celui des épices) pour « ressentir », « respirer », ce huzün est délice. La gare de Sirkeci transmet à merveille cette mélancolie orientale…Inaugurée, en 1890, par le sultan Abdülhamid II, elle était autrefois le terminus du mythique train l’Orient Express, source d’inspiration pour tant de poètes et d’écrivains, et nourrissant nos imaginaires à l’infini. Elle est un passage obligé pour les esthètes désireux de se plonger dans l’histoire ferroviaire de l’Europe mais pas seulement.

La Citerne Basilique, un lieu féérique © Domaine public

Quant à la Citerne Basilique souterraine, elle se visite surtout, en silence, telle une méditation. Réouverte, en 2020, après cinq ans de rénovation, on se plonge, émerveillés, dans son histoire latine, byzantine et ottomane. Ancienne cathédrale romaine construite au 6e siècle sur ordre de l’empereur Justinien Ier, ses murs et ses colonnes nous racontent, aussi, l’histoire du palais de Topkapi. A certaines périodes, les sultans utilisèrent la Citerne pour s’approvisionner en eau. Les têtes de Méduses sont d’une indescriptible beauté et le flou sur leur histoire demeure intact. Quant au Palais, rénovations et restaurations multiples sont engagées ou déjà terminées. Certaines ailes spectaculaires du Harem sont à nouveau ouvertes au public. L’écrin à choisir pour partir à la découverte de la Péninsule historique est le Romance Hôtel.

La Tête de Méduse dans la Citerne Basilique © photo Letizia Missir

D’un grand confort, il promet de vivre une expérience artistique unique. Chaque chambre raconte l’histoire des « caftans talismaniques » des sultans ottomans. Une approche originale pour s’immiscer secrètement dans l’histoire de l’Empire ottoman et d’explorer les signification du talisman en tant qu’objet ou symbole  magique. Durant la période ottomane, chaque sultan avait son propre caftan avec des inscriptions uniques ayant des pouvoirs : porteur de victoire, protecteur contre le mal, source de richesse ou de bonheur. Les caftans exposés dans l’hôtel ont tous été conçus à la main sur le modèle de ceux du 16e siècle exposés au Palais de Topkapi.

Notre envoyée spéciale à Istanbul devant les caftans talismaniques de l’Hôtel Romance © photo Letizia Missir

Autour de Beyoglu, l’ancienne Péra

Pourquoi appelle-t-on Istanbul la Ville Monde ? Ce nom vient du Grec Is Tin Polin qui veut dire Vers La Ville. Pourquoi Polis ? Car, dès l’époque byzantine, et plus encore sous la période ottomane, Istanbul était une Ville Monde ouverte à tous les échanges, de l’Europe à l’Asie, de Venise à la Chine.  Sous les sultans, près de la moitié de la population était cosmopolite. Juifs, Grecs ou Arméniens, tous vivaient en totale harmonie autour de Galata, fief des puissantes familles latines, italiennes pour la majorité. Parcourir à pied le quartier vibrant de Péra est la plus belle façon de « ressentir »  ce prestigieux passé, éteint à jamais. Anciennes demeures historiques, ambassades et édifices grandioses s’offrent à vous, où que vous posiez le regard.

La Tour de Galata et la façade de l’Hôtel Bank © photo Letizia Missir

Après avoir quitté le pont de Galata en remontant vers la tour du même nom, The Bank Hotel est un exemple remarquable en ce qui concerne la rénovation de bâtiments historiques.  Situé sur Bankalar Caddesi (Banks Street), anciennement appelée Voyvoda Street, il fut construit, en 1867, par Antoine Tedeschi dans le style Néo Renaissance. A l’époque et durant de longues années, cette rue était la concentration même de banquiers fortunés et d’importants hommes d’affaires voués au commerce. Aujourd’hui, il est la propriété du groupe Marriott Bonvoy qui a lui a redonné faste et luxe d’antan.

La vue depuis la terrasse du toit de l’Hôtel Bank © photo Letizia Missir

Transformé en un hôtel design luxueux extrêmement raffiné, il aura fallu deux ans de minutieuse restauration. Celle-ci fut menée selon analyse de documents d’époque dans le respect des plans originaux . A chaque étage, on découvre des objets et autres détails historiques émouvants. Les dessins des sols en marbre ont été reconstitués à l’identique et les colonnes restaurées dans les règles de l’art. Bibliothèques, cheminées, lumières douces et parfums délicats. Les hauts plafonds sont grandioses.

Les escaliers Camondo

A peu près en face du Bank Hôtel, en remontant vers Istiklal Cadessi, on se retrouve, nez à nez, avec les célèbres escaliers Camondo. Un arrêt s’impose pour repenser à cette illustre famille sépharade, originaire de Vénétie et proche des sultans lors de leur vie à Constantinople. On leur doit ces jolies marches, chef-d’œuvre de l’Art nouveau. Doués d’un grande intelligence et d’un savoir-faire incroyable dans le domaine des affaires, les Camondo ont grandement participé au développement économique de l’Empire ottoman.

Les célèbres Escaliers Camondo © photo Letizia Missir

Ces marches sont le raccourci idéal pour se retrouver, en quelques minutes, sur les hauteurs de Galata et continuer la balade historique vers la trépidante rue de l’Indépendance (la fameuse rue Istiklal) où vous attend le mythique tram rouge qui mène jusqu’à la place Taksim. Si vous empruntez la rue Galipdede et la remontez jusqu’à la fin, il sera peut-être là, par chance, à vous attendre.


Lisez la suite de ce reportage : les musées, les galeries et le centres culturels d’Istanbul.