« La Marche et le Sacré », ce sont quelques pas vers l’éternité, en compagnie de Sébastien de Courtois.

Votre dernier livre intitulé : La Marche et le Sacré,  développe l’idée que c’est une voie essentielle à explorer aujourd’hui pour retrouver le sens du sacré. Sommes-nous, donc, en train de, dangereusement, nous en éloigner ?

Nous avons besoin de sacré comme nous avons besoin de nous nourrir tous les jours, je pense à cette dimension qui nous dépasse, avec laquelle nous vivons sans le savoir, une pensée pour les défunts, une prière dans une église ou dans un lieu de culte appartenant à une autre religion, un cierge que l’on allume, une marche dans la forêt, un sentier de montagne peuvent aussi, par exemple, relever du sacré. Mais oui, l’appréciation de ce sacré religieux tend à être remplacée par des formes plus contemporaines : nous perdons le lien avec les rituels, et nos racines, mais surtout, nous ne prenons plus le temps d’apprécier les appels quotidiens à nous élever tant nous sommes consumés par la technologie, qui devient à son tour un nouveau domaine de sacré.  

De la même manière que « la beauté n’est pas un luxe, c’est une nécessité »,  peut-on dire aussi que la spiritualité n’est pas un luxe, mais une nécessité , surtout dans notre monde incertain qu’est le nôtre ? Ce monde « qui nous oblige à l’espérance dans un monde en décomposition » :  espérance plutôt qu’espoir ?

Sacré et foi vont ensemble, une croyance, une approche, une sorte d’humilité surtout. Avec les années, l’appréciation change, la foi m’est venue avec les voyages, la rencontre avec d’autres cultures, je suis redevenu chrétien dans le regard des autres.  

Basilique Sainte-Sophie, à Constantinople (aujourd’hui Istamboul) © Wikipedia Commons

Dans « La Marche et le Sacré », le sacré est aussi, selon vous, « une zone remplie de mystères qui peut être le vide ». C’est-à-dire ?

N’oublions pas que les sanctuaires antiques étaient vides, c’est là le plus grand mystère. Le cœur de la foi est ce vide sidérant qui nous attend. Et pourtant, il faut espérer ! Si pour moi le sacré tend à l’universel – une aspiration collective à prendre de la distance, de réfléchir d’une manière sereine – il tient aussi du parcours personnel de chacun, la prise en compte des accidents de la vie, des rencontres et de cette aventure quotidienne du réveil jusqu’au coucher. Parfois, c’est simple. Certains l’appellent méditation.

Vous êtes passionné et spécialiste des minorités chrétiennes d’Orient. Est-ce une manière de retrouver cet Orient comme vous le dites dans le livre : « Qui était une part cachée de moi-même » ?

Oui, j’ai toujours aimé lier l’histoire ancienne et le présent. Je suis fasciné par ce qui reste de nos aïeux, quels qu’ils soient. Les chrétiens d’Orient sont nos pères en termes de foi, de construction religieuse, des minorités éparses qui souffrent par la dislocation des sociétés d’Orient, les responsabilités sont nombreuses. J’aime les ruines aussi, les temples, les églises anciennes, les mosaïques, les fresques et cette formidable leçon de vie qui sort de ces cœurs martyrisés.

L’antique cité de Smyrne (aujourd’hui Izmir) au bord de la Méditerranée © photo Letizia Missir de Lusignan

Je suis moi-même chrétienne d’Orient, issue de la communauté levantine de Smyrne. Vous souvenez-vous d’un moment fort, vécu, lors de vos passages dans cette ville de l’Egée pour laquelle je nourris un attachement viscéral ?

Smyrne est la perle du Levant. Une ville immense et belle qui s’ouvre sur un golfe aux eaux claires. Je me souviens du quartier des églises, près du port, sur le grand quai, où j’ai pu rencontrer à la fin des années 1990 des familles levantines qui venaient de France (du Languedoc !), de Croatie, de Vénétie et de Malte, une mosaïque incroyable de langues. Hélas, ces gens n’étaient plus présents lors de mon dernier passage. J’avais été très ému en les rencontrant.

Vous soulignez aussi en ces mots:  ma première rencontre « Eveillée » avec le sacré se déroula en Turquie, à Istanbul, en 1997, lorsque je suis entré pour la première fois dans la Basilique Sainte-Sophie… ».

Sainte-Sophie est un miracle. C’est le plus ancien et vaste bâtiment élevé par la main de l’homme, le milieu du VIe siècle de notre ère. Ce qui est majestueux, c’est ce vide intérieur dont je parlais tout à l’heure, comme si la foi devait être contenue par des murs les plus hauts possibles. Mon chemin de conversion a commencé dans cette basilique dressée pour concurrencer Jérusalem et asseoir la continuité de Rome en Orient, ce qui deviendra Byzance. Ce souvenir est aussi lié à l’émotion de découvrir un lieu qui a pu traverser les siècles. 

L’ouvrage de Sébastien de Courtois, La Marche et le Sacré © éditions Salvator Centenaire

Je suis émue par vos lignes sur Nicosie : « une cité oubliée dans sa division et sa grandeur passée, une capitale « heureuse » néanmoins

Nicosie a beaucoup de charme, une ville discrète qui se mérite, comme l’est Chypre aussi, tant son patrimoine est riche. Je pense à l’héritage croisé des Byzantins avec les églises du Troodos et celui des Lusignan, cette dynastie glorieuse d’inspiration française qui a tenu son royaume pendant près de quatre siècles, devenant de facto le lieu de défense de la chrétienté en méditerranée orientale. Je me souviens des cathédrales de Famagouste et de Nicosie, Saint-Nicolas et Sainte-Sophie, construites au XIIIe siècle et toujours vaillantes.

Qu’est-ce qui vous touche et vous inspire chez l’immense Panaït Istrati ?

Sa folie de vie, son écriture si alerte et son sens inouï des détails de la vie. Ses personnages incarnent ce qui nous manque aujourd’hui, un brin d’originalité, j’aurais pu dire excentricité.

Que suscite en vous cette phrase si chère à Edgar Morin : A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel » ? 

Il faut son âge et sa sagesse pour comprendre et surtout vivre cette impression d’urgence. Nous devons réapprendre à vivre, je pense, à être exemplaire à chacun de nos niveaux, la politesse, le savoir-vivre, le couple, les enfants, le travail bien fait, etc., sont aussi des urgences, même si je conçois que ces notions peuvent donner l’impression d’être d’un autre âge. L’avantage de notre époque, c’est que les changements vont vite, il peut y avoir des retours de lucidités où nous reprenons le pouvoir pour ralentir ce rythme fou qui nous rend malades.

La marche et le sacré. Quelques pas vers l’éternité. Sébastien de Courtois. Ed. SALVATOR Centenaire, 2024.


Entretien avec Amélie de Bourbon-Parme qui vient de publier « L’Ascension »