À Paris, le Petit Palais accueille jusqu’au 24 juillet la superbe exposition « Giovanni Boldini. Les plaisirs et les jours ». Un régal pour les amateurs de la peinture de la Belle Époque, de l’abstraction lyrique et du portrait aérien.

Lors de la première rétrospective qui suivit la mort de l’artiste, à New-York, le Time écrivit : « Il fut le peintre des soupers au champagne et des blouses en dentelles. Son art est aussi démodé que les guêpières ! » Cette affirmation assassine date de 1933, et sans doute d’aucuns y souscriraient encore aujourd’hui. Ce n’est pas mon cas, ni celui des dizaines de milliers de personnes qui se pressent depuis le mois de mars au Petit Palais pour célébrer la peinture de la Belle Époque dont Boldini est un des plus emblématiques représentants.

Giovanni Boldini est né à Ferrare en Italie le 31 décembre 1842, dans ce qui étaient alors les États Pontificaux. C’était la Saint-Sylvestre. Est-ce à dire qu’il était inscrit dans les astres qu’il serait le chantre des époques finissantes, des derniers feux d’artifices d’une période brillante qui s’éteindrait dans l’apothéose apocalyptique de la Grande Guerre ?

Huitième enfant d’une fratrie de treize, son père était déjà peintre et copiste. Le petit Giovanni nait avec un pinceau à la main et excelle très tôt dans le portrait. Bientôt il rejoint la prestigieuse Académie des Beaux-Arts de Florence en 1862 pour parfaire son art, mais il saura rapidement prendre ses distances avec l’enseignement académique et développer sa propre vision du Monde.

Déjà les Français avaient lancé le Mouvement Impressionniste, les Italiens leur emboîtèrent rapidement le pas avec les Macchiaioli, littéralement les « tachistes », ceux qui peignent avec des taches, surnom péjoratif qui leur fut donné par la critique et qu’ils s’empressèrent de porter en écharpe comme un signe distinctif de leur créativité anticonformiste. Boldini adhéra avec enthousiasme aux Macchiaioli, mouvement justement né à Florence pendant ses études là-bas. Souvent dans sa vie Boldini sera au bon moment au bon endroit.

En 1867 Boldini part visiter l’Exposition Internationale de Paris où il se lie d’amitié avec Edgar Degas, Edouard Manet, Alfred Sisley, Gustave Caillebotte et Camille Corot. Qui se ressemble s’assemble, et la brochette de ses amitiés est impressionnante!  Plus tard il sera très proche du peintre Helleu et du caricaturiste Sem. En 1869 il part à Londres où il étudiera les œuvres de Gainsborough et les caricaturistes anglais. Mais il revient à Paris en 1871 et se fixe près de la Place Pigalle. Le grand marchand d’art Adolphe Goupil lui signe un contrat d’exclusivité et le voilà définitivement lancé. D’année en année sa cote monte parallèlement à sa renommée.

Pour commencer il se fait connaître par des vues de bords de mer, de scènes campagnardes, des instants de la vie parisienne, œuvres très colorées, vivantes et pleines de charme que l’on retrouve au début de l’exposition du Petite Palais.  Mais à partir des années 1880 arrivent les portraits de riches héritières, d’aristocrates qui donnent le ton de la mode, de personnalités et d’artistes renommés.  Boldini n’est pas un artiste maudit et n’a pas envie de tirer le diable par la queue, il abandonne la peinture de genre au profit de portraits de riches clients, bien plus rémunérateurs.

Boldini peint les hommes et les femmes à la mode, mais il va plus loin : il fait la mode. C’est lui qui choisit dans les garde-robes de ses modèles les tenues qu’elles devront porter. Les créations des grands noms de la mode de l’époque défilent sous ses pinceaux : Worth, Laferrière, Poiret, Doucet, Callot. Il crée un archétype de la femme boldinienne aux lignes serpentines et aux allures aériennes, elles semblent enlevées par le vent. Les critiques Camille Auclair et Arsène Alexandre voient dans son œuvre l’expression de la vanité, de la coquetterie de l’âme, de la névrose de ces temps décadents, « tout ce qui n’est pas la vie essentielle ». C’est précisément en cela que Boldini est le vrai peintre de son époque et de la modernité.

On se l’arrache. L’Amérique lui ouvre les bras, et il voyage : Allemagne, Espagne, Maroc, Belgique, et bien sûr sa Chère Italie où il retourne régulièrement. Cet état de grâce dure jusqu’à la Grande Guerre. Ensuite les temps changent, les goûts aussi. Boldini n’est plus à la mode, ce qui ne l’empêche pas de continuer à peindre, jusqu’à ce que ses yeux fatigués le trahissent ; il meurt à Paris en 1931, il avait 88 ans.

Deux ans auparavant ce vieux séducteur s’était finalement marié avec une journaliste bien plus jeune que lui, Emilia Cardona. Celle-ci ne porta pas longtemps le deuil du grand homme, dès l’année suivante elle épousait le peintre et sculpteur Francis La Monaca, de quarante ans plus jeune que Boldini, mais cela est une autre histoire.