2024 est l’année anniversaire des 100 ans du surréalisme. Plusieurs expositions dans le monde célèbrent cet important mouvement intellectuel et mouvement de l’histoire de l’art. En Belgique depuis le 21 février, 2024, deux expositions complémentaires explorent le surréalisme: « Histoire de ne pas rire, Le surréalisme en Belgique », au Bozar,  et « Imagine, 100 years of International Surrealism » aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique. En Septembre 2024, le Centre Pompidou lui aussi, inaugurera une importante rétrospective.

La première exposition « Histoire de ne pas rire » explore le mouvement surréaliste belge dont la vision subsistera longtemps après la mort de son apôtre, Paul Nougé, et de son plus fin disciple, René Magritte. Cette exposition offre une vision représentative de 75 années d’activité surréaliste et inclut 260 peintures, objets, dessins, collages, photographies et plus de 100 documents.  La deuxième exposition, très complémentaire, retrace le Surréalisme international et surtout montre le lien avec les artistes symbolistes qui eux aussi sont intéressés par l’inconscient, le rêve et l’occultisme. Nous y retrouvons des tableaux de Fernand Khnopff, Félicien Rops, Léon Spilliaert. Les surréalistes se sont inspirés des symbolistes mais cependant les trouvaient trop idéalistes.

Paul Nougé peint par son ami Magritte, 1927 © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / Ch. Herscovici / photo : J. Geleyns – Art Photography

Le Surréalisme occupe une place prépondérante dans l’Art du XXe siècle aussi bien en peinture, sculpture, que dans la littérature, la poésie, la photographie et le cinéma.  C’est le seul mouvement qui a traversé deux guerres mondiales et qui a été transdisciplinaire. Le surréalisme était une exceptionnelle aventure de l’esprit d’une jeunesse qui en avait assez de l’ordre établi bourgeois et qui par l’art subversif et provocateur pensait pouvoir changer la société.

Le mouvement surréaliste est officiellement né en 1924 avec le Manifeste d’André Breton et il est une continuité du mouvement dadaïste créé en 1916 par Tristan Tzara dans une atmosphère de première Guerre Mondiale. Les débuts du mouvement surréaliste sont le résultat d’une amitié

Léon Spilliaert (1881-1946), La Rafale de Vent, 1904 © Musée d’Art à la Mer, Ostende

entre André Breton, Louis Aragon, et Philippe Soupault, tous poètes et écrivains, qui ensemble créent une revue littéraire en 1919 (Littérature).  Cette revue est une plateforme qui veut promouvoir les poèmes et écrits de différents écrivains, dont les fondateurs du cercle.

Comme les dadaïstes, les surréalistes dont Dali, Max Ernst et Joan Miro sont influencés par Breton qui étudient les rêves et d’autres automatismes psychiques.  Ces artistes soulignent l’irrationalité des êtres humains, l’absurdité du monde et ont une vraie quête de liberté.

L’œuvre de Sigmund Freud est le catalyseur des peintres, écrivains et cinéastes dadaïstes qui cherchent à reconnecter l’homme à son inconscient et lui faire explorer ses rêves. André Breton déjà en 1919, recours à la technique freudienne du lâcher-prise et prône l’écriture automatique “où l’on ne fait intervenir ni la volonté ni la conscience” tout autant que les jeux de hasard tels que les cadavres exquis (ce jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes sans qu’aucune puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes) ou encore les collages. L’objectif est de laisser libre-cours à nos pensées et à nos impulsions afin de révéler des vérités cachées sur la réalité et sur l’individu lui-même. Les surréalistes pensent en effet que l’homme a la capacité de se reconnecter à la Nature, à son humanité, à son intériorité. En mélangeant l’art et la psychologie, les surréalistes peuvent créer et être libres dans leur choix artistiques et sociétaux.

Salvador Dali (1904-1989), Construction molle aux haricots bouillis (prémonition de la guerre civile), 1936, Musée d’Art de Philadelphie © domaine public

Bien qu’il ait été officiellement défini dans le Manifeste d’André Breton en France, un autre mouvement surréaliste existe par ailleurs qui est le Surréalisme belge influencé par un groupe de poètes dont Paul Nougé. Ce groupe autour de Paul Nougé comprend Camille Goemans, Marcel Lecomte, Louis Scutenaire, E.L.T Mesens et bien sûr, René Magritte.  Contrairement aux surréalistes français, ces poètes et artistes sont plus discrets, plus subversifs et provocateurs, et ne cherchent pas la notoriété. Comme dit Paul Nougé, le  poète engagé, « Comment donc ne s’est-t-on pas aperçu qu’avant d’être une doctrine, le surréalisme est fondamentalement une attitude de l’esprit? »

Les surréalistes belges trouvent Breton et son groupe trop autoritaire, trop dogmatique et trop centré sur l’automatisme psychique. Ils veulent privilégier l’imaginaire et cherchent à réaliser des tableaux énigmatiques qui bouleversent les raisonnements logiques. Nougé est l’antithèse de Breton, et privilégie l’anonymat plutôt que la gloire.

Valentine Hugo, Le Rêve du 21 décembre 1929 © photo Carine Menache

Magritte, le surréaliste belge le plus connu aujourd’hui, reprendra la Théorie des Objets Bouleversants de Paul Nougé dans toute son œuvre. La première œuvre qu’il réalise sur ce thème est « La Trahison des Images » ou « Ceci n’est pas une Pipe ». Dans ce tableau emblématique de Magritte nous voyons pourtant une pipe, mais selon l’artiste l’objet peint n’a de réalité que par la pensée. Ce que nous voyons donc est un dessin de la pipe et non la pipe elle-même.

Ainsi pour Nougé et Magritte les objets doivent être bouleversés afin que notre perception des choses le soit aussi. Les objets de tous les jours sont pervertis afin de créer des tableaux énigmatiques. Plus intellectuel et réfléchi, Magritte dit qu’il est d’abord penseur avant d’être artiste peintre. Il ne fait que mettre des idées sur la toile et veut faire réfléchir et bousculer les spectateurs.  Les titres de ces œuvres sont choisis par un petit comité d’amis poètes dont Nougé ou Louis Scutenaire et n’ont habituellement rien à voir avec le tableau afin de montrer davantage la dissonance des objets pervertis. Cette divergence avec Breton contribuera à créer des tensions entre eux, chacun ayant une vision distincte de la direction à prendre et des objectifs recherchés.

René Magritte (1898-1967), Le Palais de la Courtisane © photo Carine Menache

Tout au long des années 30, le surréalisme devient plus politique. Un bon nombre d’artistes rejoignent le parti communiste et adoptent des positions radicales que ce soit en faveur du communisme ou de l’anarchisme. Durant ces années les artistes organisent des expositions internationales, dont celle à Paris en 1938.

Le surréalisme s’élargit à une large palette et les artistes explorent la peinture, la sculpture , la photo, le cinéma, la littérature et le théâtre. Magritte produit en 1937 le Modèle Rouge où l’on voit des pieds se transformant en bottines sur un fond sombre. Les pieds sont sur des cailloux montrant la souffrance et la résistance aussi. Il produit aussi sa série de Magie Noire où l’on voit Georgette, son épouse et muse, devant l’océan, avec un rideau, parfois avec un oiseau, parfois sans. Magritte représente cette beauté idéalisée comme allégorie de la sexualité féminine et un commentaire sur l’illusion et la tromperie. L’utilisation du titre La Magie Noire suggère également un thème mystique ou ésotérique, ce qui renforce une connotation de mystère et de secrets cachés dans l’œuvre.

Gaston Bogaert (1918-2008), Le Palais en Ukraine © Collection Grégoire Tolstoï

L’occupation de la France et de la Belgique par les troupes allemandes va considérablement réduire l’activité surréaliste. Magritte et Nougé restent très discrets mais une nouvelle génération dont Marcel Marien, artiste et poète, ainsi que Mesens, nouent des contacts à Paris et

Londres respectivement et publient des tracts antinazis. Delvaux, un autre surréaliste belge, peint des tableaux décrivant le désespoir mais refuse d’exposer publiquement son art. Il ne s’engage d’ailleurs jamais dans la politique comme les autres surréalistes. Magritte, après avoir été influencé par les peintures énigmatiques et métaphysiques de de Chirico, peint des tableaux influencés par les impressionnistes, c’est sa « période Renoir

Giorgio de Chirico (1888-1978) © photo Carine Menache

Alors que le fascisme monte en Europe, plusieurs artistes s’exilent à l’étranger, notamment aux États-Unis, tels que Breton et Salvador Dali. Peggy Guggenheim, la doyenne de l’art, accueillit elle aussi beaucoup d’artistes pendant la guerre. Max Ernst, le surréaliste allemand ayant déjà fui l’Allemagne pour Paris dans les années 20, part au Mexique avec sa femme Dorothea Tanning.

Malgré la dispersion géographique, les surréalistes continuent les expositions internationales et c’est un moment de réflexion et d’introspection pour eux. Magritte a créé des œuvres à sujets philosophiques et métaphysiques et ses compositions deviennent plus intimes.  Certaines œuvres montrent une tension sous-jacente résultant de l’anxiété de l’occupation allemande.

Paul Nougé (1895-1967), Le Jongleur, 1929/1930 © Collection des Archives du Musée de Littérature, Bruxelles

La seconde Guerre Mondiale aura eu comme conséquence de dissoudre le mouvement. Après la libération, Magritte organisa en décembre 1945 une exposition rassemblant Belges et Français. Avec Marcel Marien, il multiplie des tracts anonymes dont en 1946, L’Imbécile, L’Emmerdeur et L’Enculeur.

Breton n’arrivera pas à reconstituer le mouvement à son retour des États-Unis en 1946. Il continue cependant à être engagé dans le surréalisme français et dans la vie culturelle parisienne. Grâce à Alexandre Iolas, et d’autres marchands tels que Jeanne Bucher à travers toute son activité de galeriste et d’éditrice de nombre de surréalistes, beaucoup d’entre eux connaissent une notoriété, dont Magritte.

René Magritte, La Leçon de Musique, 1965 © photo Carine Menache

Magritte sera invité à Paris en mai 1948 mais son exposition sera fort critiquée. Elle consiste de tableaux peints dans un style brut et volontairement outrancier et très différent de son style « Renoir » impressionniste. Les Français sont choqués et ne comprennent pas l’esprit de Magritte. Cette brève « période Vache » n’est appréciée que par Paul Nougé qui aime la provocation et sera seulement une parenthèse dans la vie de Magritte.

Suite à l’échec parisien de la période Vache, l’artiste reprend les thèmes surréalistes tels que la dualité entre le visible et l’invisible, la perversion des objets familiers, et la remise en question de la perception et de la réalité. Cependant, il va explorer de nouveaux thèmes et de nouveaux sujets tels que L’Homme au chapeau melon qui deviendra un thème récurrent, ainsi que les tableaux d’oiseaux. Il peint le fameux tableau « Le fils de l’Homme » en 1964, une référence à la pomme du Jardin d’Éden, incarnant le péché, la tentation et la condition autant mortelle que vaine de l’être humain. Magritte aborde aussi dans ce tableau la curiosité humaine, où l’on cherche à voir les choses cachées qui existent derrière les autres objets que l’on voit, et notre frustration lorsque l’on n’arrive pas à tout voir. 

Kay Sage (1898-1963), Magic Lantern, 1947 © Estate of Kay Sage / Adagp Paris, photo Carine Menache

Magritte vers 1965 commence à avoir des problèmes de santé et disparaîtra en 1967 juste un an après la mort d’André Breton. Le catalogue raisonné de Magritte inclut entre 1300 et 1500 œuvres répertoriées au cours d’une carrière longue de quarante ans.  Suite au décès de Magritte, d’innombrables rétrospectives ont eu lieu dans le monde. Aujourd’hui de nombreux artistes contemporains continuent à lui rendre hommage dont Jeff Koons, Kerry James Marshall, George Condo, Nicholas Party, etc..

Le surréalisme a été fondé dans une période chaotique de guerres, de crises économiques, et d’incertitudes politiques. Plus que jamais aujourd’hui nous vivons dans cette même incertitude. Par conséquent les valeurs universelles de l’amour, de la liberté et de la poésie sont très attractives.

René Magritte, Le Bain de Cristal, 1946 © Photothèque R. Magritte, Adagp Images, Paris, 2019

L’influence du Surréalisme perdure aujourd’hui dans de nombreux domaines au-delà de l’art. la littérature et la philosophie, le design, la publicité, et en général dans la culture populaire. Grâce à Man Ray, la photographie s’est imposée comme art en soi, ce qui perdure.  Dans la culture populaire, Apple Records des Beatles, et la société informatique Apple, ont toutes deux choisis comme logo une pomme, en référence à Magritte.  Aujourd’hui, les images surréalistes sont reconnaissables à tous, tels que L’Empire des Lumières, ou les tableaux métaphysiques de Giorgio de Chirico. Ces images, avec leur idée personnelle du temps et de la réalité déformés, sont familières et fantaisistes en même temps, ce qui correspond parfaitement à la culture d’aujourd’hui. L’industrie publicitaire l’a bien compris.

Ne manquez pas de visiter ces deux expositions à Bruxelles :

Histoire de ne pas rire. Le Surréalisme en Belgique. BOZAR.

IMAGINE ! 100 Years of International Surrealism. Musée Royaux des Beaux-Arts de Belgique.


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