En 1945, le monde se réveillait comme au sortir d’un très long cauchemar qui avait pour noms Stalingrad, Oradour, Auschwitz, Hiroshima… La Shoah avait marqué les chairs, elle allait désormais hanter les esprits. C’est de la double décade 1945-1965 que nous parle l’exposition du Centre Pompidou de Malaga.

Illustration : Zao Wou-Ki, « 04.05.64 », 1964 © photo Alain Girodet

Et s’il fallait, pour le commun des survivants, soigner, réparer, reconstruire, les artistes, eux, héritaient de la terrible nécessité de dire : dire la peur, dire le sang, dire les larmes, dire l’éprouvante paralysie devant le spectacle de ce que les hommes sont capables de commettre sur d’autres hommes.

Simon Hantaï, « Peinture », 1957 © photo Alain Girodet

Pour les peintres, tout de suite, l’abstraction parut de l’ordre de l’évidence : les villes n’étaient plus que ruines, la nature avait été dévastée, l’homme n’avait plus figure d’homme, impossible donc de les représenter. Il faudra plus de vingt ans, à la lueur du Pop art et au sein d’une société devenue de consommation, pour que les artistes, à nouveau, songent à « faire ressemblant ». C’est de cette double décade (1945-1965) que nous parle l’exposition du Centre Pompidou de Malaga.

Jean Fautrier, « L’Ecorché », 1944 © photo Alain Girodet

Le monde, en 1945, n’est plus ce qu’il était : la Grenade de Wols, à l’image des oranges de Tintin, est bleue (1946), son Aile de papillon n’a rien de gracieuse tant elle est sombre (1947) et sa Turquoise (1949) est tout sauf turquoise, précisément.

Georges Mathieu, lorsqu’il exécute son Hommage au Maréchal de Turenne (13 janvier 1952) le fait avec une sorte d’ironie cinglante. Sur un fond rouge uniforme, de larges signes menaçants et fougueux composent un message totalement sibyllin, comme s’il était devenu dérisoire d’évoquer un soldat ayant vécu à une époque où la guerre, pour atroce qu’elle pouvait être, n’avait pas des allures de génocide.

Wols, « Ailes de Papillon », 1947 © photo Alain Girodet

François Arnal représente, en mars 1954, un immense Combat de coqs. La toile, certes, est en grande partie abstraite mais l’on distingue bien, de part et d’autre, la silhouette agressive des adversaires séparés par une série d’explosions furieuses comme si l’affrontement animal, celui de simples coqs, avait perdu toute raison et toute mesure. Comme s’il n’était plus possible que de se gausser de cette guerre abominable et la nommer, de façon cynique : combat de coqs !

Wols, « Grenade Bleue », 1946 © photo Alain Girodet

Déjà, pendant le conflit, lorsqu’il se lançait, clandestinement, dans sa série des 46 otages (1942-1945), Jean Fautrier (L’écorché, 1944) recouvrait sa toile d’une épaisse couche de blanc d’Espagne, d’huile et de colle qu’il saupoudrait ensuite de poudre de pastel avant de tracer des signes humains : un visage, une main, un dos. Et cette matière particulière, tout à la fois savoureuse et étrange, sensuelle et repoussante, évoque l’apparence d’un corps nu, comme si l’artiste avait voulu, dans son œuvre, rendre un peu de chair à ceux-là qui se la firent arracher par les bourreaux.

Georges Mathieu, « Hommage au Maréchal de Turenne », 1952 © photo Alain Girodet

Le monde n’est plus ce qu’il était. La guerre a privé l’univers de ses couleurs et ils sont nombreux, tels Antonio Saura (Ines, 1957) ou Pierre Soulage (Peinture 195 par 130 cms, 2 juillet 1953) à recouvrir leurs toiles de larges traînées d’un noir aussi sinistre que celui des barreaux d’une prison. Sam Francis, lui, entre 1950 et 1952, peint des toiles blanches mais ce blanc est de partout traversé de zébrures grises et bleutées comme si le blanc, cette valeur absolue, ce symbole archétypal de pureté et de perfection, était devenu impossible désormais à atteindre (Autre blanc, 1952).

François Arnal, « Le Combat de Coqs », 1954 © photo Alain Girodet

Les artistes sont également nombreux, à l’exemple de Zao Wou-Ki en 1958, à supprimer toute référence au réel en ne donnant plus de titre à leurs tableaux, comme si les mots, maintenant, ne servaient plus à rien. L’artiste chinois, comme Soulage, choisit comme titres la date d’exécution, Manolo Millares donne un numéro, Simon Hantaï intitule son œuvre Peinture : tout est dit, le sujet, c’est la peinture, c’est le moment, c’est l’instant, et plus du tout quelque référence à un modèle, quelque chose de dicible.

Pour autant, Zao Wou-Ki ne renie pas son héritage culturel et ses grands paysages mentaux torturés conservent des traces de signes calligraphiques (05-05-64, 1964). D’autres disciplines également sont convoquées : la musique chez Toshimitsu Imaie (Solitude sonore, 1956), la sculpture chez Kev Sato (Soleil axial, 1959_1960) lorsqu’il accumule des couches picturales qu’il laisse ensuite sécher durant des jours avant de les augmenter encore, ou bien la danse chez Kazuo Shigara (Planète nature, 1960) lorsque, suspendue en l’air, il macule sa toile de peinture rouge avec les pieds.

Antonio Saura, « Inès », 1957 © photo Alain Girodet

D’une manière générale, le geste est majeur : il est indispensable pour l’artiste de s’engager, et, pour ce faire, il est nécessaire d’engager le corps tout entier. Le Hongrois Simon Hantaï pose une matière picturale qu’il racle ensuite au moyen d’un objet métallique comme s’il s’agissait de pénétrer sous la surface, de fracturer les apparences, de gratter jusqu’à l’os, jusqu’à la blessure initiale. Le Canarien Manolo Millares lacère sa toile, la recoud puis la recouvre de peinture : l’idée est, au fond, semblable, elle consiste à exercer un geste violent et ultime qui fasse écho à la violence que nous infligea l’Histoire. Et son Tableau 120 (1960) donne à voir une sorte de Christ en croix fait de blessures et de déchirements, comme si le Christ de ces temps modernes n’avait plus ni visage ni foi.

Quant à Judith Reigl, dans son Centre de dominance (1958), elle a projeté sr sa toile un épais tourbillon de peinture noire qu’elle a ensuite étiré de manière centripète à l’aide d’une lame courbe créant ainsi une façon de configuration cosmique autour d’un centre qui n’existe pas. Et elle laisse ainsi, dernière toile dans la dernière pièce, le spectateur sur cette interrogation : certes la Terre continue de tourner en 1945 mais autour de quoi ? Autour de qui et pourquoi ?

Abstractions internationales 1945-1965, au Centre Pompidou de Malaga, du 13 juin au 7 septembre 2026


Ado Chale, le maitre des tables