Nuits balnéaires ne s’appelle pas « Nuits balnéaires », on s’en doute, mais le pseudonyme colle parfaitement à l’atmosphère de l’exposition qu’il propose à la fondation Cartier-Bresson. Nuits balnéaires est le deuxième lauréat de la fondation d’entreprise Hermès, et comme le précédent lauréat, il est Ivoirien : la fondation a choisi de couronner et d’aider des artistes africains pour ouvrir nos regards et nos intérêts d’européens à des pratiques différentes et des plus riches. Nuits balnéaires et Daido Moriyama sont réunis à la Fondation Henri Cartier-Bresson.

Nuits balnéaires aime les couleurs, celle d’un homme à la peau noire, vêtu d’un costume rouge, et qui, sur son crâne quasiment rasé, porte un bébé caméléon d’un brillant vert feuillage, celle de la lueur brutale d’une pleine lune sur un ciel des plus sombres, celle des reflets de l’eau et des cieux de son pays natal. Nuits Balnéaires aime les contrastes : entre l’humain et l’animal, entre l’artificiel et le naturel, entre l’ancien et le moderne, entre les chairs et les arbres, l’intense et le doux, l’âpre et le tendre. Nuits balnéaires aime l’humain, les histoires profondes et les mélopées lentes : dans le film qu’il a réalisé et qui est projeté dans la seconde salle de l’exposition, il parle de la beauté étrange des paysages avec un vocabulaire de prêtre ou de poète.

Nuits balnéaires © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

C’est qu’il vient d’un pays de songes et de traditions, et qu’au fond, son pays, c’est aussi le nôtre. Nuits balnéaires a trente-deux ans seulement mais il nous parle du passé de sa famille et du passé de la Terre : le fil conducteur de ses photos et de son film, c’est l’hommage rendu à son oncle Noël Ebony, poète et dramaturge, disparu dans des conditions mystérieuses, et qu’il veut aider, lui, le jeune homme, a trouver la paix de l’âme.

Nuits balnéaires © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

Daido Moriyama, lui, s’appelle vraiment Daido Moriyama, et voici bien longtemps qu’il a perdu ses trente-deux ans, il en aura quatre-vingt-huit le 10 octobre prochain. Après avoir, tout comme Nuits balnéaires, pratiqué la photo pour chercher le beau, la couleur, les contrastes et l’histoire, il a rompu, en 1972, avec ce qu’il considérait comme un académisme. A partir de Adieu photographie, le recueil publié cette année-là, il a déconstruit l’ensemble de son œuvre et il s’est mis à produire des clichés nés de l’incidence et du hasard : une mouche qui s’est écrasée sur une vitre sale, les cuisses fermées d’une femme uniquement vêtue de résilles…

Daido Moriyama © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

Daido Moriyama ne veut pas avoir à justifier son sujet : le sujet, estime-t-il, au fond c’est toujours le même, c’est la photo en elle-même. « Il y avait moi et il y avait mon ombre sur le sol. Que me fallait-il de plus ? » (DM 2021). Et, de fait, il photographie son ombre sur le sol, le sujet c’est lui-même, le sol, le grain de la photo, le jeu des apparences et du rendu. Daido Moriyama photographie des rouleaux de pellicule cinématographiques enroulés sur eux-mêmes, donc des images d’image. Il photographie les deux mains d’une jeune fille qui fait s’ouvrir en grand ses paupières : donc, un œil qui fixe un œil. Il se photographie en train de photographier, ou bien il photographie son reflet dans le carburateur d’une moto, donc la photo du photographe, soit la photo de la photo.

Daido Moriyama © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

L’un des clichés les plus célèbres de Daido, celui qui a fait le tour du monde, c’est un chien errant, se tournant vers l’objectif, mi sauvage mi apaisé, saisi au moment où tombe sur lui, de la gauche, une lumière crue comme celle d’un projecteur de spectacle : et, pour Daido Moriyama, ce chien errant n’est autre que lui-même, il le considère comme un autoportrait. C’est ainsi qu’il estime son travail, quelque chose d’animal, qui surgit de la chair, de l’évidence, du vital.

Daido Moriyama © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

Depuis toujours, Daido Moriyama est fasciné par les origines, celles, lointaines, de son art, la photographie. Ces origines, nous allons les célébrer prochainement, puisque qu’en 2027, cela fera deux cents ans que Nicéphore Niepce réalisa ce qui est considéré comme étant la première photo au monde : Le point de vue du Gras. Le berceau de la photographie, c’est Saint-Loup-de-Varennes, en Saône-et-Loire, à 7 kilomètres au sud de Chalon-sur-Saône. Niepce y est né et il y habite dans sa maison nommée Le Gras, et c’est là, à l’aide d’une chambre noire et d’une plaque d’étain polie recouverte de bitume de Judée que Niepce, après plusieurs jours de pose, réussit à fixer le temps, l’image, la vie.

Nicéphore Niepce : Le point de vue du Gras. La première photographie au monde © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

L’idée, le procédé, le résultat, fascinent depuis toujours Daido Moriyama, au point de se rendre à Saint-Loup-de-Varennes pour photographier les lieux, au point de se rendre à Austin, au Texas, où se trouve la fameuse « première plaque photographique » pour photographier la photographie. Au Gras, dans sa maison, Niepce avait pris sa photo par la fenêtre, donc il avait créé un cadre là où se trouvait déjà un cadre, et, pour Daido Moriyama, l’essence même de la photographie, de l’art comme de la technique, étaient déjà au point dès le nouveau-né : photographier, c’est découper le monde et faire savoir qu’on le découpe.

Daido Moriyama © photo Alain Girodet / Fondation Henri Cartier-Bresson

Daido Moriyama prend sans cesse des clichés de cette première photo, comme s’il voulait retrouver ou reproduire cet état initial de l’art de la photo. Au-dessus de son lit se trouve un poster représentant cette première photo et, sur l’un des murs de la fondation Cartier Bresson se trouvent réunies de multiples photos de cette première photo : c’est la suite des boites de soupe Campbell version Daido Moriyama (chacun son Warhol !)

Nuits balnéaires et Daido Moriyama, deux façons de voir le monde et l’art, réunis à la fondation Cartier-Bresson. Lettres d’amour à la photographie. Du 20 mai au 4 octobre 2026


Les mondes croisés de Martin La Roche