Le portrait d’Oscar Wilde, par Frank Pierobon
Dans son dernier ouvrage, Frank Pierobon nous emmène dans une balade onirique: désir, beauté et Oscar Wilde.
Mademoiselle de Fontange glisse comme un souvenir dans les mémoires de Saint-Simon, Brumell dans les pages de Balzac, Byron dans celles de Goethe, de Musset et de Stendhal. Il faut l’éclat d’Ines de la Fressange pour ramener Chanel à la lumière. On parle du style Pompadour ou du Style Récamier…
L’histoire retient aussi ceux qui fascinent leurs contemporains. Leurs beautés sont couronnées de succès, de tous temps et par tous. Le génie artistique permet d’en conserver la trace. Frank Pierobon dans son dernier ouvrage « Oscar Wilde ou l’obsession de la beauté » revient sur la thèse profondément platonicienne que la beauté est ce que la médiation de l’art permet de saisir dans son absoluité, tandis que le regard désirant l’appréhende dans son élusive réalité. En d’autres termes, l’art capture la beauté comme une idée parfaite, alors que le désir rencontre la beauté comme une expérience fragile et fuyante.

Un Oscar Wilde jeune et déjà élégant © Wikipedia Commons
L’art immobilise la beauté, le désir la poursuit sans jamais la posséder. L’auteur belge décortique de manière brillante et détaillée la pensée de Wilde trop souvent simplifiée. L’absolu dans la beauté, cette idée centrale et motrice dans l’intrigue du roman d’Oscar Wilde, devient le foyer obsessionnel de son auteur, qui, comme son personnage de peintre Basil Hallward, se sent tiraillé entre l’énigme de son propre désir et la puissance d’un idéal mystique dont il se voit également divinement possédé.
Le livre, lors de sa parution, eut un effet double sur le public, il fascina autant qu’il répugna. Il est vrai que le désir est deinós – Wilde a une profonde connaissance du grec ancien et de la linguistique – tant il est autant fascinant que terrible.

Le portrait d’Oscar Wilde nous interroge © Wikipedia Commons
En montrant à l’imagination du lecteur la dégradation visible de l’âme de Dorian Gray dans son portrait mutant, Wilde conjoint l’angélisme de la beauté plastique – celle du vivant comme celle de l’art dans la perspective d’une esthétique sublimée – à l’infernale laideur d’une âme profondément frustrée qui n’évolue plus, et qui agonise dans la prison de ses secrets.
La beauté absolue et éternelle ne peut se vivre que dans l’imagination et dans la création artistique. Les beautés de Jeanne de Pompadour et de Juliette Récamier sont restées intactes grâce aux talents des peintres Maurice Quentin de La Tour et de David. La fraicheur de Marie-Antoinette dans les toiles d’Elisabeth Vigée Le Brun. Pierre de Ronsard dans sa « Lettre à Hélène » adressée à Hélène de Surgères met en lumière les affres du temps que seule l’œuvre des artistes permet d’immortaliser :
« Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

Le désir qu’Hélène inspira à Ronsard est fugitif, il ne dura qu’un court laps de temps, mais ces vers lui étant adressés permettent de capturer à jamais sa beauté. Quatre siècles après sa mort, de jeunes étudiants apprennent ces vers et célèbrent encore ses apprêts. Deux cents ans plus tard : les folles passions que Jeanne Bécu, devenue comtesse du Barry et maitresse royale par son sourire et ses grâces engageantes, inspira à ses prétendants ne sont éternelles que dans les livres d’histoires. Son reflet capturé par Douais ou Greuze, désormais accroché dans des musées, nous en donne un aujourd’hui, un aperçu parfaitement lisse et désincarné incapable de reproduire cette tension et ce désir insoutenable qu’elle suscita.

Un ouvrage de Frank Pierobon, tout en délicatesse © Editions Vrin
Wilde avec son portrait de Dorian Gray inverse la tendance pour mieux l’exprimer. Au fur et à mesure que le temps passe et que Dorian Gray cède à ses désirs et à ses pulsions ce n’est pas son visage qui capture ces traces mais son versant d’huile et de toile. Le fameux portrait enregistre progressivement le vice et la vieillesse. Dans ce roman l’angoisse s’intensifie inexorablement pour évoquer l’atmosphère spirituellement et émotionnellement exsangue du désir, que nous ne pouvons goûter que sous la forme délicieusement coupable du péché, pour paraphraser Frank Pierobon.
Frank Pierobon: Oscar Wilde ou l’obsession de la beauté, éditions Vrin
Maisons d’écrivains: Rungstedlund, chez Karen Blixen près de Copenhague



