Sebastião Salgado n’était pas né avec un appareil photo entre les mains : c’est le hasard seul qui l’a amené à déclencher si fréquemment un obturateur. Le hasard, c’est le petit nom que l’on donne ordinairement à cette façon qu’ont certains parmi nous de profiter des opportunités. Et les opportunités, tout le monde en a, tout le temps, toute la vie, car la vie elle-même est une opportunité.

Illustration : portrait de Sebastião Salgado par Renato Amoroso © Renato Amoroso

Toutes les photos de cet article ont été prises par Alain Girodet à l’exposition Sebastião Salgado de l’Hôtel de Ville de Paris.

Sebastião n’avait pas vocation d’embellir le monde, il fait même des études d’économie, et l’économie, on le sait bien, n’est pas destinée à embellir le monde ; ce serait plutôt une façon de tenter de comprendre pourquoi il est parfois si laid, ce monde.

Né le 8 février 1944 à Aimores, au Brésil, il obtient son diplôme d’économiste en 1967 et, la même année, il épouse celle qui sera la compagne de sa vie entière, Lélia Deluiz Wanick. En 1970, le couple se rend à Paris où lui, Sebastião, prépare un doctorat, et elle, Lélia, étudie l’architecture. Pour ses cours, elle s’achète un appareil photo et c’est avec cet appareil que Sebastião va réaliser ses premiers clichés. Trois ans plus tard, il abandonne le métier d’économiste et réalise son premier reportage : Lélia l’accompagnera et travaillera en collaboration avec lui, jusqu’à la fin.

Sebastião Salgado n’aimait pas cacher les rides, il eût fait un piètre chirurgien esthétique : que ce soit les rides des êtres humains, celles des animaux, celles de la terre, celles du ciel, non seulement il ne les cache pas mais il les montre, les démontre, les amplifie, avec son noir si noir, avec son blanc si blanc, augmentés encore, l’un comme l’autre, par le jeu des filtres et des contrastes.

Les rides, sur un visage ou sur le sol, c’est la trace visible du passage du temps, de l’âge, de la durée : ce n’est pas laid, bien au contraire. Alors, Sebastião Salgado montrait : les muscles saillants et les visages creux des San qui préparent le feu en frottant une tige du buisson épineux Catophractes alexandro contre un morceau de bois (Botswana, 2008) ; les regards facétieux des  femmes Mursi, les dernières femmes à plateau du monde (Dargui, Éthiopie, 2007) ; l’allure fière de ces hommes qui, en Nouvelle Guinée, couvrent leur sexe d’un étui pelvien (Papouasie Occidentale, Indonésie, 2010).

Le geste ample et décidé de cette paysanne participant au chantier collectif de son village (Chantiers du Rajasthan, Inde, 1990) ; le grand sourire épanoui de cette femme toute seule et comme perdue au milieu des 1000 métiers à tisser la laine de cette usine textile dans laquelle elle travaille (Koustanaï, Kazakhstan, 1991) ; l’incroyable beauté plastique de cette femme noire marchant enveloppée par ses voiles et tenant son enfant à la main, tous deux décharnés à en faire peur comme s’ils avaient été façonnés par Giacometti ( Lac Faguibine, Mali, 1985).

Et Sebastião Salgado ne cachait pas  plus la réalité de la situation que les rides : deux hommes au sol regardent au loin vers le fond de l’image, ce sont des candidats à l’émigration qui fixent la barrière d’acier dressée par les États-Unis à Tijuana (Mexique, 1997) ; à la gare ferroviaire d’Ivankovo, 120 réfugiés vivent dans un train et un gamin seul, au premier plan de l’image, se frotte les yeux pour en chasser le sommeil, ou la peur, ou les larmes (Croatie, 1994) ; tandis qu’on aperçoit, au fond, les grands immeubles de Mumbaï, devant nous sont couchés au sol les démunis qui dorment à la belle étoile à Marina Drive (Inde, 1995) ; dans un décor apocalyptique qui pourrait être un photogramme extrait d’un film d’horreur, des milliers de travailleurs esclaves escaladent les échelles de la mine d’or de Serra Pelada (Brésil, 1986).

Et Sebastião Salgado ne mettait pas en scène : l’iguane marin des Galapagos (Equateur, 2004) ne va pas attendre que le photographe ait fait le point sur sa patte ; les livreurs de bois pour les villages orientaux de la Sierra Madre Oriental, aux alentours de Huautla de Jimenez, (Mexique, 1980) ne se doutent pas qu’ils ont l’allure d’autant de Christs portant leur croix et, d’ailleurs, ils n’en ont cure ; à Church Gate, les  2,7 millions de banlieusards qui passent, tous les matins, pour se rendre à Mumbaï ont bien autre chose en tête, et dans le corps, que de devenir modèles photo (Inde, 1995).

Le monde photographique de Sebastião Salgado était bien loin de celui des tops modèles maquillées, harnachées, transformées. C’est celui des petits, des sans grades, sans ambition, sans toit, sans force, sans pays et la beauté que voulait montrer Salgado, c’était la beauté des rejetés, des méprisés, des humiliés. Salgado savait, comme personne, capter cet instant miraculeux où les yeux des tout petits continuent de sourire même en étant maquillés de malheur (Camp de Ein el-Hiweh, Saïda, Sud du Liban, 1998 ; camp de Shamak pour personnes déplacées, Pui-i-Kumri, Nord de l’Afghanistan, 1996).

Sebastião Salgado était un artiste, ce qui, en soit, n’a rien de magique, de sacré ou d’enviable : un artiste, simplement, quand il ferme les yeux pour la dernière fois, il y a un peu moins de beauté dans le monde.

Exposition Sebastião, exposition gratuite à l’Hôtel de ville de Paris, du 21 février au 30 mai 2026


Fantastique Leonora Carrington