Imaginez qu’on vous permette de reprendre le chemin de l’enfance et celui des écoliers : bienvenue à la Fondation Maeght (prononcez : Mag). Ici, nul besoin d’être connaisseur ou spécialiste, nul besoin d’être titulaire d’un passeport d’amateur d’art.

Illustration : Assan Smati, Le Centaure, 2008

On ne vous infligera pas la fastidieuse lecture de cartels explicatifs longs comme le bras et l’on n’ouvrira nul débat sur les nuances nécessaires entre art moderne et contemporain. Il vous suffit d’ouvrir grands les yeux et de déambuler au gré de vos envies dans l’immense propriété ouverte voici 62 ans par Marguerite et Aimé Maeght.

Alexander Calder, Les Renforts, stabile, 1964 © photo Alain Girodet

Ils étaient venus s’installer à Saint Paul de Vence, Marguerite et Aimé, pour le climat, pour tenter d’y faire soigner leur fils cadet, Bernard. Mais, ce dernier, à peine âgé de 11 ans, succombe à une leucémie. Ce deuil va générer chez le couple de galeristes le désir de créer une fondation destinée à l’art, aux artistes, aux amateurs d’art : puisque ce monde peut parfois être si sombre, autant tacher de lui rendre des couleurs.

Fondation Maeght © photo Alain Girodet

Les Maeght sont les créateurs et propriétaires d’une galerie parisienne qui, depuis dix ans, connaît le plus grand succès mais dans laquelle ils se sentent à l’étroit. Impossible de donner toutes leurs chances aux œuvres des amis chers qui ont pour noms Braque, Chagall, Miro, Giacometti, et tant d’autres. Alors les Maeght vont voir grand, très grand.

Fondation Maeght © photo Alain Girodet

Et c’est, d’emblée, ce qui retient l’attention : l’espace ouvert au regard, au souffle, au plaisir. C’est Josep Lluis Sert qui est immédiatement pressenti comme étant l’homme de la situation. Sert, c’est l’auteur du nouvel atelier de Miro, à Palma de Majorque. C’est l’homme qui ouvre des espaces tout en respectant la nature, l’homme qui reprend les principes essentiels des bâtisses méditerranéennes tout en inventant le futur. Le terrain est en pente, il est boisé, touffu, épais : Sert va s’en servir.

Fondation Maeght © photo Alain Girodet

Le bâtiment lui-même, s’il est très grand, n’est jamais imposant, comme s’il s’insérait discrètement entre les pins, les chênes et les oliviers. Il est, ce bâtiment, comme ouvert sur l’extérieur, avec ses places consacrées à un artiste, ses terrasses, ses jardins, ses larges baies vitrées, ses immenses ouvertures. Toute une partie a été aménagée par Joan Miro, avec les céramistes Josep Llorens Artiga et Joan Gardy Artiga en un « labyrinthe Miro » : une succession d’œuvres aussi facétieuses que rafraîchissantes, cerf-volant, déesse, oiseau, lézard, œuf, cadran solaire, fourche, personnage à chevelure défaite, oiseau lunaire, gargouille, et le tout est relié par une ligne blanche, comme le fil d’Ariane, qui emmène le spectateur dans une farandole joyeuse sur terre d’enfance et d’art.

Paul Rebeyrolle, Nu sur fond noir, 1971 © photo Alain Girodet

Dès le premier jardin, on va de découverte en découverte : Germaine Richier, Calder, Tal-Coat, Zadkine, Smati, Takis, Arman, et d’autres encore. En creusant les fondations, on a découvert les restes d’un sanctuaire consacré à Saint Bernard. Il faut s’attirer les faveurs du saint et Sert lui bâtit une chapelle : Braque en fera les vitraux et Raoul Ulbac le chemin de croix tandis qu’un autre ami du couple, Cristobal Balenciaga, fera don d’un Christ en bois polychrome du XIIe siècle.

Arman, Being Beauteous, Série Atlantis, 2004 © photo Alain Girodet

Les talents et les savoir-faire se conjuguent :  les mosaïques dessinées par Braque, Chagall et Tal-Coat seront exécutées par Lino Melano ; les vitraux de Braque et Ulbac seront réalisés par Charles Marcq ; les meubles, les lampadaires et les poignées de porte seront signés Diego Giacometti, le frère d’Alberto.

A l’intérieur, dans les vastes salles de la fondation, les œuvres collectionnées depuis des années par le couple Maeght trouvent enfin leur place : Nicolas de Staël, Pierre Bonnard, Jean Dubuffet, Joan Mitchell, Marc Chagall, … Le Grand nu rouge XI de Marco Del Re peut grimper jusqu’au plafond tandis que le très surprenant Nu sur fond noir de Paul Rebeyrolle, sorte d’Olympia de Manet que seraient venus visiter Picasso et Bacon, peut s’étendre sensuellement, la main gauche tendue vers une ampoule nue qui tombe du plafond.

Fondation Maeght © photo Alain Girodet

Et le tout est joyeux, facile d’accès, évident : il suffit à Miro de trois cercles concentriques, quelques taches de couleur, un long trait horizontal et deux encoches sombres pour créer la vie. Vous y voyez un visage ? Pourquoi pas… Celui d’un clown ? Si vous le voulez… Lui, Miro, lui donne pour titre Naissance du jour(1964) mais ce peut être la naissance de bien des choses en somme.

Fondation Maeght © photo Alain Girodet

Joan Miro est un instigateur : une chaise d’enfant et trois paires de chaussures et cet assemblage devient Femme et oiseau (1973). Car, au fond, qu’importent les matériaux hétéroclites, c’est l’imagination seule, cette déesse suprême, qui donne sens à tout, retourne, renverse, explique et sublime même la matière à priori la plus vile.

Sert, Aimé Maeght, Miro et Artigas dans le Labyrinthe Miro en cours de construction © photo Alain Girodet

En inaugurant la Fondation Maeght, en 1964, André Malraux, alors ministre des affaires culturelles, déclarait : « Ceci n’est pas un musée […]  Ici est tenté quelque chose qui n’a jamais été tenté : créer l’univers dans lequel l’art moderne pourrait trouver à la fois sa place et cet arrière-monde qui s’est appelé autrefois le surnaturel. »

On conviendra qu’il existe plus sotte manière de dépenser son argent.


La chapelle Matisse à Vence