Jana Hajek est libraire en février 1942 dans la bonne ville de Prague, capitale de ce qui était alors la Tchécoslovaquie. Même si, autour de Jana, la place de la Vieille Ville, l’église gothique de Tyn, tout le décor baroque fait de hautes tours de pierres en dentelles ressemblent à un véritable univers de contes de fées, la réalité l’a rejointe depuis le 15 mars 1939, date à laquelle le pays, abandonné cruellement par les alliés, a été envahi par les nazis. La mère de Jana est morte tout juste une semaine après.

Et puis, gérer une librairie dans de telles conditions n’est pas des plus simples. L’envahisseur a imposé que les rayonnages proposent des auteurs allemands et des traductions allemandes d’ouvrages étrangers, tous sélectionnés avec soin. Alors, si Jana profite de ces obligations pour rentabiliser financièrement sa librairie, elle poursuit souterrainement un travail d’éducation et de solidarité. Chaque samedi matin, elle organise des séances de lectures de contes pour jeune public, sur sept tabourets disposés en cercle, comme si les nains de Blanche Neige devaient venir s’y retrouver.

Autodafé, Opernplatz à Berlin, le 10 mai 1933  © Wikipedia

Et, pour les adultes, elle fait de sa librairie, un lieu de rencontre, un club de lecture, un endroit où s’échangent les livres. On évoque, bien sûr discrètement, les livres interdits :  Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald,  les romans d’Helen Keller, l’œuvre de Kafka, celle de Thomas Mann

Jamais Jana n’oublie qu’ailleurs, en Allemagne, des livres sont brûlés et que, comme l’écrit Heinrich Heine : « Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes ». La situation se complique encore lorsque la nouvelle tombe : Reynhard Heydrich, lui-même, le chef de la Gestapo, vient d’être nommé Reichsprotektor de Prague et il réside dans le Château de Prague.

L’auteure, Helen Parusel © photo DR

Il faut désormais, dans ce pays occupé, se méfier de tous et de tout : le voisin peut s’avérer un dénonciateur, le passant peut être un agent en civil, et qui est donc ce Andrej Kovar, que Jana trouve plutôt beau garçon mais qui est un policier tchèque, et, en tant que tel, susceptible de collaborer avec l’occupant ? Alors, courageusement, la jeune Jana Hajek propose ses services à la résistance. Elle postule à un emploi de femme de ménage au Château, pour pouvoir surveiller les allées et venues de Reynhard Heydrich. « Nous ne pouvons pas rester passifs, et abandonner l’espoir en un monde meilleur » dit-elle à son père.

C’est ainsi qu’elle surprend, dans des conversations téléphoniques ou sur certaines lettres qu’elle déchiffre, des mots étonnants et dont elle ne perçoit guère le sens : déportations, indésirables, Madagascar…

 © Editions City

Alors commence un processus d’échange de messages chiffrés pour informer la résistance. La plus grande prudence est de mise et les mots de passe pour reconnaître le partisan fiable sont des citations littéraires : à la phrase de H. G. Wells « Notre véritable nation est l’Humanité » répond celle de Franz Kafka « Dieu nous donne les noix, mais il ne les brise pas pour nous ». Parmi les mots, expressions, concepts que surprend Jana figure celui de ce mystérieux camp de Terezin dont on ne sait guère ce qu’il représente : « prison, ville ou camp de travail ».

A force de censures et de restrictions de l’ordre nazi, la petite librairie de Jana en vient à être « la dernière librairie de Prague », la dernière dans laquelle on tente de donner encore un peu d’ouverture d’esprit aux lecteurs sans céder à l’idéologie dominante. Le roman d’Helen Parusel est une jolie fable sur le thème de l’importance de la lecture, du pouvoir intellectuel opposé à la force brutale et sur la nécessité, plus que jamais actuelle, de la résistance passive.

« La dernière librairie de Prague », de Helen Parusel, City Editions, 22 €


« L’Art dégénéré », le procès de l’art moderne sous le nazisme