Izmir : promenade culturelle à Alsancak, le cœur vibrant et cosmopolite de la ville
Au bord de la mer Égée, Alsancak est l’un des visages les plus élégants et les plus vivants d’Izmir : une promenade qui mêle souffle maritime, cafés feutrés et, derrière certaines façades, la mémoire d’une communauté cosmopolite, les Levantins ou « latins d’Orient ».
Illustration : Une des superbes restaurations de Lucien Arkas © Arkas Sanat Bornova
C’est eux qui, aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, ont profondément marqué l’architecture et la culture de la ville. Ces familles européennes et dédiées au commerce, venues profiter du rayonnement portuaire d’İzmir, firent édifier villas et demeures de toute beauté, souvent décorés de balcons en saillie et riches boiseries, dessinant un paysage urbain hybride, à la fois ottoman et européen. Aujourd’hui, en parcourant la ville à pied, l’on peut encore en apercevoir certaines, témoignage émouvant d’une époque passée, extrêmement raffinée.

L’ancienne Smyrne, le Boulevard de Gazi © DR
Le quartier des “Latins d’Orient”
Les Levantins, que l’on appelait aussi les « Latins d’Orient », et parmi ceux-ci les Missir, Adorno, Zecchini, Balladur, Aliotti.. formaient une élite cultivée et polyglotte. Smyrne, anciennement Izmir, était alors l’un des ports les plus prospères de l’Empire. Alsancak devint leur quartier résidentiel privilégié, à quelques mètres de l’enivrant front de mer. On y construisit de grandes maisons familiales aux façades pastel, ornées de jolis balcons en fer forgé et de corniches en stuc.

Un livre pour découvrir la riche histoire des Levantins © Erol Makzume
Les intérieurs mêlaient carreaux importés d’Europe, escaliers de marbre et plafonds décorés. Ces demeures n’étaient pas seulement des habitations : elles affirmaient un statut social et une identité culturelle tournée vers la Méditerranée occidentale. C’est ici que ces grandes familles bâtirent leurs églises et leurs clubs. Aujourd’hui encore, ces rues conservent ce charme discret, où chaque façade raconte l’histoire d’un négociant italien, d’un banquier français ou d’un capitaine maltais…

Maisons levantines restaurées © Photo Letizia Missir de Lusignan
Ce qu’il faut voir à pied : maisons et balcons d’époque
Commencez votre balade depuis le Kordon : le front de mer offre déjà ce mélange singulier d’élégance et de vie populaire. En vous enfonçant dans les rues et ruelles d’Alsancak (notamment le quartier connu sous le nom de “Punta”), vous remarquerez des rangées de maisons basses à oriels en bois, des bow-windows peints et des façades aux moulures délicates, vestiges de résidences de négociants et d’armateurs levantins. Plusieurs de ces maisons font l’objet de programmes de protection et d’études patrimoniales.

Une des superbes restaurations de Lucien Arkas ©Arkas Sanat Bornova
Grâce à la générosité du mécène et grand homme d’affaire Lucien Arkas, leur fine restauration ont permis qu’elles retrouvent, grandioses, une autre forme de vie. Leurs façades racontent l’histoire du commerce maritime et des échanges culturels qui fondèrent l’âme moderne et unique d’Izmir. Certaines de ces demeures sont devenus, aujourd’hui, des centres culturels, d’autres, de prestigieux musées, d’autres encore, des lieux de conférences ou de rencontres artistiques et intellectuelles.

Löhner Mansion © Photo Letizia Missir de Lusignan
Parmi les monuments visitables aujourd’hui et donnant au quartier sa profondeur historique, l’ancienne gare d’Alsancak, imposante et bâtie en pierre, est un repère urbain essentiel, témoin de l’ouverture ferroviaire et du commerce de la ville moderne. Non loin, les façades de certains magasins dévoilent ce passé et certains de leurs intérieurs offrent la possibilité de s’imaginer dans ces salons où l’on parlait, autrefois, anglais, français ou italien pour négocier ou pour échanger à propos du dernier opéra représenté en ville, d’une pièce de théâtre, d’un ballet venu tout droit de Venise… Laissez-vous guider par par les parfums de café et par les boiseries chauffées au soleil en fin d’après-midi, par les embruns de la mer qui viennent vous caresser.

Izmir, une ville ouverte sur la mer © Photo Letizia Missir de Lusignan
Les maisons levantines : pourquoi elles fascinent
Les maisons « levantines » se distinguent par un style très particulier : plans occidentaux, adaptations climatiques méditerranéennes (loggias, persiennes, bow-windows pour capter la brise), et un luxe discret dans les détails intérieurs. Elles incarnent une époque où le port d’İzmir était une plateforme cosmopolite — juridique, commerciale et culturelle — reliant l’Empire ottoman aux marchés européens. Aujourd’hui, ces bâtiments sont étudiés par des chercheurs et leur visite permet de comprendre la stratification sociale et urbaine qui a façonné la ville.

Maisons levantines © Photo Letizia Missir de Lusignan
Le légendaire « Efes Oteli » l’hôtel de luxe par excellence
Parmi les adresses qui ont incarné le prestige d’İzmir, le Büyük Efes (souvent appelé Efes Oteli ou Grand Efes) occupe une place de premier plan. Conçu dans les années 1950 et ouvert officiellement au début des années 1964, cet hôtel symbolisa le renouveau moderne de la ville : architecture soignée, jardins et salons où se croisaient hommes d’affaires, artistes, diplomates, vedettes de passage et personnalités politiques. Le bâtiment a été conçu dans l’esprit des grands hôtels modernes d’après-guerre, tel un mélange de monumentalité et de confort raffiné, et a connu plusieurs phases de rénovation, avant de renaître, en 2008, sous l’enseigne Swissôtel Büyük Efes au XXIᵉ siècle.

Sculpture dans les jardins du Swissôtel Büyük Efes © Photo Letizia Missir de Lusignan
Son histoire illustre parfaitement la manière dont İzmir a voulu se penser comme métropole ouverte, tourné vers un tourisme recherché et culturel. Il est l’endroit par excellence où poser ses valises pour ressentir l’histoire cosmopolite d’Izmir. Fidèle à son passé, l’hôtel est merveilleux et l’accueil irréprochable. Entrer dans son hall, c’est encore sentir le parfum feutré des années 1960, époque où İzmir s’affirmait comme la vitrine la plus moderne du pays. Outre son incroyable collection d’œuvres d’art placés un peu partout et à chaque étage, ses jardins sont le poumon vert du quartier, sa piscine en forme de baleine offre une halte essentielle pour se reposer et se ressourcer à tout moment entre les visites.

Le Swissôtel Büyük Efes au bord de la mer © Swissôtel Büyük Efes
Le Kordon : le front de mer et les premières villas levantines
Commencez votre promenade sur le Kordon, l’emblématique corniche d’İzmir. Ce front de mer, aujourd’hui bordé de cafés et de restaurants modernes, fut la promenade des élites commerçantes. Comme il est bon encore aujourd’hui de s’y promener à toute heure de la journée. Sur la partie nord, vers le port, subsistent quelques villas restaurées : la maison Giraud et d’autres résidences rappellent la prospérité de ces familles européennes installées à Smyrne depuis plusieurs générations. À l’époque, les calèches (Payton) s’y pressaient au coucher du soleil, tandis que les femmes élégantes sirotaient un café ou un verre de raki (anisette) à l’ombre des vérandas. Arrêtez-vous au Kordonboyu Parkı, d’où la vue sur la baie résume à elle seule le dialogue constant entre la ville et la mer : ce lien vital et viscéral qu’entretenaient les Levantins avec le commerce maritime.

Bord de mer à Kordonboyu © DR
La gare d’Alsancak : témoin de la modernité ottomane
En quittant le bord de mer vers l’intérieur, suivez la rue principale menant à la gare d’Alsancak, inaugurée en 1858. Ce bâtiment, l’un des plus anciens du réseau ferroviaire ottoman, fut construit pour la ligne reliant İzmir à Aydın, la première du genre dans l’Empire.
Son architecture en pierre, d’inspiration britannique, évoque la puissance commerciale de la ville et l’importance des compagnies étrangères à l’époque. Aujourd’hui encore, son hall et sa façade restaurée témoignent de cette époque où Smyrne se rêvait “porte d’Orient”.

L’ancienne gare de Smyrne, inaugurée en 1856 © Photo Letizia Missir de Lusignan
Les rues secondaires : un musée à ciel ouvert
En vous enfonçant dans les ruelles d’Alsancak (notamment autour des rues Atatürk Caddesi, 1468 Sokak, Cumhuriyet Bulvarı et Talatpaşa Bulvarı), prenez le temps de lever les yeux. Vous y découvrirez une succession de maisons levantines : corniches en stuc, oriels en bois, grilles ouvragées et cours intérieures dissimulées derrière de hauts portails.
Certaines ont été transformées en galeries, librairies, cafés ou concept stores. Chaque façade raconte une histoire : fermez les yeux, imaginez celle d’un banquier français, d’un armateur italien ou d’un commerçant maltais qui faisait venir les carreaux de Marseille et les marbres de Carrare, par exemple, pour décorer son salon.

A la découverte de la culture dans les petites rues d’Izmir © Photo Letizia Missir de Lusignan
Les églises et clubs européens
Poursuivez vers l’église Saint-Joseph, érigée au XIXᵉ siècle par la communauté française. Ses vitraux filtrent une lumière dorée sur les stucs néo-gothiques et les plaques commémoratives en français et en latin. Parmi les églises à visiter, ne manquez pas de visiter la splendide Eglise St Polycarpe tout récemment restaurée. Elle est située juste en face du Buyuk Swissôtel. Un peu plus loin, le club Levantin, jadis centre mondain de la colonie européenne, abritait bals, dîners et concerts. Bien que ses portes soient aujourd’hui fermées, sa façade subsiste, muette, comme un vestige de cette communauté extrêmement raffinée qui animait le quartier avant les bouleversements du XXᵉ siècle.

L’intérieur de l’église Saint-Polycarpe, récemment restaurée © Photo Letizia Missir de Lusignan
Les passages artistiques et cafés culturels
Alsancak n’est pas un musée figé : derrière les arcades et dans les petites rues fleurissent aujourd’hui galeries d’art contemporain, librairies et cafés bohèmes.
Le Kıbrıs Şehitleri Caddesi, artère piétonne bordée de boutiques et d’ateliers, est le cœur battant du quartier moderne, où le passé se mêle au présent.
Dans certains établissements, vous verrez les murs conservés à nu, laissant apparaître les pierres des maisons levantines : une esthétique de la mémoire, subtilement assumée.

Un magnifique Botero au Swissôtel © Swissôtel Büyük Efes
Les bons plans de Mélusine
- Le guide référence, lui-même levantin : Enriko Filipucci. Tel : +90 532.413.03.81 pour une visite thématique et l’accès à certains maisons ou expositions sur les Levantins.
- Privilégiez la marche lente : Alsancak se lit mieux en observant les détails de façades et en entrant dans quelques cafés ou lieux historiques.
- Photographiez les balcons, les persiennes et les ferronneries : ce sont les indices les plus visibles du style levantin encore visible de nos jours.
- Le livre de Rinaldo Marmara : Les Levantins, communauté méconnue de l’Empire ottoman. Des origines à nos jours.
- Une visite avec Izmir Apartmanlari (instagram du même nom). Mail : Izmirapartmanlari@gmail.com
- Balade en fin de journée sur le Kordon : le coucher de soleil sur la baie reste l’un des plus beaux d’Anatolie occidentale
- Voir le film Smyrna my beloved qui rend exactement l’atmosphère cosmopolite de Smyrne au début du siècle.
- La compagnie aérienne Sunexpress est la meilleure pour rejoindre très facilement Izmir en vol direct depuis Bruxelles.

Ne manquez de voir les collections de tapis de Arkas Sanat Bornova © Arkas Sanat Bornova
- Pour prolonger la visite
- Musée d’Histoire et d’Art d’İzmir (au Kültürpark) : pour comprendre le contexte archéologique et artistique de la région www. muze.gov.tr
- Se rendre à Bornova pour visiter l’Arkas sanat Bornova où l’on peut découvrir les maisons (reconstituées en petit) d’été des importantes familles levantines.
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