Et si on allait faire un tour au Père Lachaise ? Promesse d’une promenade peu banale et pleine d’imprévus… Pour découvrir ce cimetière parisien très prisé des touristes du monde entier sous un autre jour, il vous faudra marcher dans les pas d’un guide bien particulier. Ce guide vous donnera les clés d’un monde insoupçonné et vous emmènera dans l’ombre des voies de traverse à quelques pas des allées très fréquentées du plus vaste espace vert de la capitale.

Le bien nommé Père Lachaise

Pour se reposer du travail ingrat consistant à aligner patiemment des alexandrins, il arrivait à Balzac de suivre la rue de la Roquette et la rue de Charonne, pour monter au Père-Lachaise et, une fois atteinte cette hauteur, il embrassait du regard tout Paris où il rêvait déjà de s’imposer par la plume et d’illustrer son nom.

Balzac et Le Père-Lachaise, A Prioult (1967)

Le 21 mai 1804 ouvrait le cimetière de l’Est, première nécropole correspondant aux règles mises en place par un décret de Napoléon 1er visant à pallier l’insalubrité des cimetières intra-muros par une organisation cadrée des nouveaux lieux d’inhumation. Le décret impérial sur les sépultures permettait aussi à chacun quelle que soit sa croyance d’avoir accès au cimetière devenu municipal. L’architecte Brongniart (connu pour avoir conçu le Palais de la Bourse de Paris) fut chargé de son aménagement.

La colline de Charonne était un lieu de villégiature aux portes de Paris où s’installèrent en 1626 les Jésuites dont le plus célèbre fut le confesseur de Louis XIV, le père François d’Aix de la Chaize. De ce domaine de 17 hectares baptisé Mont-Louis où s’élevait un château (à l’emplacement de la chapelle) au milieu de superbes jardins à la française, il ne reste rien. Lorsque les Jésuites sont chassés du royaume, le domaine est vendu à différents propriétaires jusqu’à devenir la propriété de la ville. Seul subsiste de cette époque le patronyme de son illustre habitant.

Des débuts difficiles

C’est triste de se retrouver pour l’éternité dans une travée du Père Lachaise en compagnie de gens avec lesquels on n’aurait même pas passé un week-end.

Philippe Bouvard, Bouvard de A à Z (2014) 

Quoi de plus chic que de partager sa dernière demeure avec le gotha parisien ? Et pourtant, Le Père-Lachaise n’a pas toujours été le cimetière des célébrités. Situé loin du centre de la ville, sur les hauteurs et dans un quartier pauvre, il ne comptait que quelques sépultures au début du XIXe siècle. Le préfet de Paris en place eut la brillante idée d’y faire transférer les dépouilles d’un couple médiéval mythique : Héloïse et Abélard et de deux « stars » de la littérature du XVIIe siècle : Molière et La Fontaine pour attirer de futurs résidents en vue. Pari réussi puisqu’en 1830, on dénombrait plus de 30 000 tombes dont certaines sont les œuvres remarquables de sculpteurs émérites. 

 Tombe d’Héloïse et Abélard.

Pour la petite histoire, si les corps des amants éternels ont bien été déplacés de l’abbaye où ils reposaient ; ceux des deux dramaturges ont peu de chance d’être sous les stèles gravées à leurs noms…On a exhumé les restes de deux anonymes au cimetière Saint-Joseph, Molière y avait bien été enterré mais dans une autre section et La Fontaine  « n’y avait pas mis un os » puisqu’il avait été inhumé aux Saints-Innocents ! 

L’autre Panthéon

Mes chers amis, quand je mourrai, plantez un saule au cimetière. J’aime son feuillage éploré ; la pâleur m’en est douce et chère, et son ombre sera légère à la terre où je dormirai .

 Alfred de Musset, Lucie, Poésies nouvelles (Épitaphe)

La première idée, c’est bien sûr de se recueillir sur les tombes des célébrités rencontrées à chaque coin d’allée. Il y a celles que l’on cherche et que l’on ne trouve pas, celles que l’on trouve sans les chercher, celles qui vous surprennent, celles que l’on avait vues dans un livre et que l’on reconnaît et puis il y a toutes ces tombes d’anonymes qui en un instant sous une lecture machinale des inscriptions dans la pierre ne le sont plus. Équipée d’une précieuse carte, j’ai pu honorer quelques écrivains et autres célébrités de mon panthéon personnel. 

Presqu’à l’entrée Colette a récemment été fleurie par la mairie de Paris à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance. J’ai trouvé Rosa Bonheur grâce à ses palmes et j’ai été surprise par Georges Rodenbach qui semble sortir de sa tombe une rose à la main. Dans l’allée principale, le buste d’Alfred de Musset tourne le dos à sa sœur statufiée. Il y a toujours des visiteurs devant la sépulture d’Edith Piaf qui a le privilège d’être dans le Top 3 des tombes les plus visitées avec Jim Morrison et Simone Signoret discute avec Yves Montand pour l’éternité. Le portrait de Sylvie Joly exprime la surprise d’être là, immortalisée. Sarah Bernhardt doit regretter la pointe des poulains de sa Belle-Ile. 

J’ai cherché vainement Marcel Proust avant de suivre un sachet de madeleines qui me conduisit tout droit à destination. L’admiratrice de l’écrivain me confia qu’elle venait tous les jours sur la tombe de son fils trop tôt disparu et qu’elle en profitait pour visiter Monsieur Proust et à l’occasion, déposer une madeleine sur sa tombe. Je n’ai pas refusé celle qu’elle m’a offerte  spontanément, dégustant la douceur non seulement du petit gâteau fait maison mais aussi d’un moment suspendu entre les morts et les vivants. 

Apprivoiser les morts et les vivants

Dans un Paris vide, pétrifié et replié sur lui-même, ces boules de poils étaient des bulles d’espoir.

Benoît Gallot, La vie secrète d’un cimetière (2022)

On se perd dans un labyrinthe de dalles et de stèles, de tombes et de monuments parfois signés d’architectes de renom comme Viollet-le-Duc ou Baltard. Une statuette, un vitrail, un arbuste, une phrase, un symbole nous arrêtent en chemin. Si des enclos ont été attribués aux religions minoritaires au fil du temps, on a ensuite supprimé les murs et les haies qui les isolaient pour attribuer les emplacements aux défunts sans tenir compte de leur culte. Peu importe donc les croyances, les origines ou la classe sociale ; tous jouissent de la sérénité, du chant des oiseaux et de l’ombre des arbres centenaires quand le calme revient après la fermeture des grilles. 

Un homme bien vivant profite lui aussi de ce havre de paix et pour cause, il est le conservateur du lieu et il y habite avec sa petite famille à l’année. Benoît Gallot a emménagé rue du repos (ça ne s’invente pas !) en 2018 et il a pris conscience pendant le confinement d’une richesse insoupçonnée des lieux. C’est cette expérience qu’il raconte dans un ouvrage illustré de ses photographies et des dessins originaux de Daniel Casenaves : La vie secrète d’un cimetière paru cet automne aux Arènes. Le cimetière devient sous l’objectif de son appareil-photo et sous sa plume, un lieu de vie où se multiplient les rencontres et les naissances.

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Alors que la pandémie nous contraint à rester chez nous, Benoît Gallot continue d’arpenter inlassablement son domaine pour enterrer les morts dans les conditions difficiles que nous connaissons. Pour ce professionnel passionné « tombé dans la marmite funéraire » tout petit (ses parents étaient gérants d’une entreprise de marbrerie funéraire), la période est particulièrement éprouvante. les cortèges sont limités à vingt personnes qui suivent les marquages au sol et les familles endeuillées se dispersent rapidement sans embrassades.

Une star de « La vie secrète d’un cimetière ».

C’est l’un de ces tristes soirs qu’il a le bonheur d’apercevoir un petit animal dans les herbes hautes qui bordent une concession. Le temps d’un cliché, la vision s’est estompée mais le photographe revient un peu plus tard et surprend le petit renard en compagnie de trois autres renardeaux. Il diffuse les photos sur les réseaux sociaux et c’est le début d’une nouvelle aventure. Sur son compte instagram, @la_vie_au_cimetiere devenu très populaire, on découvre jour après jour la vie du petit peuple caché du Père Lachaise. La famille Renard est à l’honneur bien sûr mais on y rencontre également la fouine et sa famille, le chat Nounours et ses copains, les hérissons et des oiseaux de toutes les espèces : la mésange, le pinson, le rouge-gorge, l’étourneau, le pouillot, le pic, le merle, le geai, la corneille, le pigeon et même la perruche…Pardonnez cette longue énumération qui n’est pourtant pas exhaustive mais qui me permettra de vexer le moins de petits volatiles possible, certains d’entre eux ayant, d’après Benoît Gallot, un petit ego !

La prochaine fois que vous irez à Paris, faites un détour par le cimetière du Père- Lachaise mais ne prévoyez pas d’autre activité ce jour-là car entre les petites visites à nos chers défunts plus ou moins célèbres et les rencontres imprévues avec le petit monde dissimulé du parc, vous risquez de ne pas voir le temps passer. Et n’oubliez pas de glisser dans votre poche le manuel du conservateur, le plan vous attend bien à l’abri sous un rabat de la couverture.


Pour les curieux, un autre article sur Le Père Lachaise.

Quelques-uns  de ses prestigieux résidents : La très grande Sarah Bernhardt, Colette, fragments d’identité, Au Bonheur des animaux, Un Week-End Proustien .

Et ce dimanche 14 mai retrouvez, gratuitement, les évènements du cimetière du Père-Lachaise organisés à l’occasion du Printemps des cimetières de Paris 2023.